Pèlerinage en Lozère et à Poitiers du 25 au 29 août 2015

mardi 15 septembre 2015

PÈLERINAGE 2015 organisé par La Route de l’Europe chrétienne

À l’occasion de la bénédiction de l’oratoire du bienheureux Pape Urbain V, et du 1700ème anniversaire de la naissance de St Hilaire

25 - 29 août 2015

Une fois de plus, la Raconteuse (en abrégé LaR) s’installe devant son clavier pour sauver de l’oubli, au moins pendant quelque temps, les cinq journées mémorables que les pèlerins ont vécues, non sans demander, en bien des occasions, de l’aide à Wikipédia. Comme elle ne veut pas faire endosser à ses compagnons de voyage ses opinions personnelles, elle prendra soin, quand elle passera du simple énoncé des faits au commentaire, de le signaler en précisant “LaR se dit que” ou autre formule analogue.

Le Diable s’était trompé de jours. Il déchaina sur le Languedoc, le dimanche 23 août, un des ces orages méridionaux dont il a le secret et une considérable pagaille SNCF. LaR qui se trouvait à Nîmes, ne put arriver à la gare TGV d’Avignon où elle était attendue le lundi 24 qu’avec 1h45 de retard, pour apprendre que, l’orage s’étant déplacé vers l’est, le matin même, la salle à manger où Claudia nous offrit, une dizaine d’heures plus tard, un excellent diner, avait été inondée.

Le mardi 25, le ciel était pur et pas une goutte de pluie ne tomba jusqu’à notre retour.

Nous aurions dû être 31 et nous n’étions que 30.

Absent : Robert retenu dans une clinique où on rééduquait son cœur, qu’il avait fallu ouvrir pour déboucher des artères obstruées. Avant même qu’il bénéficie de nos prières, on nous assura qu’il allait très bien, et nous lui souhaitons un complet rétablissement.

Jacques Sarrade lui prêta sa voix quand il s’agit de lire son discours, et veilla efficacement à ce qu’aucune des brebis de son troupeau ne s’égare. Claudia, notre Mère Supérieure, veilla maternellement sur nous tant pour le spirituel que pour le temporel. Notre excellent chanoine Trauchessec ne nous ménagea pas ses exhortations et nous fit profiter de son exactitude liturgique qui mérite bien l’adjectif “extraordinaire”. Et Philippe, notre chauffeur, avec l’aide de nos anges gardiens, par des routes pas toutes faciles, nous amena sains et saufs à bon port.

La finalité du voyage était spirituelle. Vénération de deux “reliques insignes” dont nous aurons à reparler, et rencontre de tout un cortège de saints dont laR s’efforcera de montrer l’actualité, si anciens soient-ils. Car enfin, une fois entrés dans l’éternité, le temps ne compte plus pour eux. À travers tous les siècles des siècles, ils peuvent servir de modèle aux chrétiens, intercéder pour eux et les protéger. La beauté nous fut donnée par surcroit : l’image des profondes vallées boisées des Cévennes, le frais soleil sur les hauts plateaux du Velay et du Gévaudan, les architectures poitevines et leurs chapiteaux historiés resteront longtemps dans nos mémoires et peut-être dans nos photos…

MARDI 25 AOUT

Nous voilà vers 11 heures, à 1082 m d’altitude, à LALOUVESC (Ardèche), nom de village dont l’étymologie est claire ! Et c’est bien parce que, sur ces hauts plateaux fort enneigés en hiver, Il y avait des loups, et qu’il était dangereux de s’y aventurer, que le jésuite JEAN-FRANÇOIS RÉGIS (1597-1640) a été réputé saint par la voix populaire dès le jour de sa mort, bien avant d’être canonisé en 1737. L’image qu’on conserve de lui, c’est celle du missionnaire infatigable qui, par tous les temps, surtout en hiver, quand les paysans sont libérés des travaux des champs, marche de hameaux en hameaux pour raviver dans leurs cœurs la flamme de l’amour de Dieu. Fin décembre 1640, il affronte une violente tempête de neige, atteint Lalouvesc, s’enferme dans l’église glaciale écoute, réconcilie, donne les sacrements, et contracte une pneumonie. Alité, il ne va plus se relever : il meurt le 31 décembre, à l’âge de 43 ans, alors que le village est entièrement isolé par les neiges. Plus tard, lorsque, de la ville, les pères vinrent chercher le corps du père Régis, les villageois refusent de rendre une aussi précieuse relique. C’est ainsi que ce village se transforme presque aussitôt en un lieu de pèlerinage et l’est encore de nos jours.

Mais enfin, ce n’est que pendant les quatre dernières années de sa vie que le Père Régis, sur l’ordre de ses supérieurs, exerça les fonctions de missionnaire itinérant et eut l’occasion non seulement de mourir à Lalouvesc, mais aussi de défendre les dentellières du Puy réduites au chômage par un édit de Louis XIII interdisant les dentelles. Auparavant, il était simplement professeur de grammaire dans les divers collèges de jésuites d’une région circonscrite entre Montpellier et le Puy, où il serait resté parfaitement inconnu, sans ce changement d’affectation. Était-il moins saint quand il enseignait la grammaire que lorsqu’il pataugeait dans la neige ? Dieu seul le sait… LaR pense qu’on peut le prier non seulement pour les curés de campagne qui ont à desservir aujourd’hui des paroisses à 17 clochers quand ce n’est pas 20 (se déplaçant, il est vrai, plutôt en voiture qu’à pied et, l’hiver, sur des routes déneigées) mais aussi pour les écoliers auxquels on enseigne aujourd’hui si mal la grammaire et si bien ce qu’il aurait probablement qualifié avec horreur d’ “incitation au péché de luxure et à la débauche”.

À chaque pèlerin son intention… Au sortir de la période révolutionnaire, ils devinrent si nombreux qu’une jeune paysanne du coin, THÉRÈSE COUDERC (1805-1885), soutenue par un bon prêtre, s’employa à fournir aux pèlerines des lieux d’accueil où elles puissent se reposer à l’abri de certaines promiscuités. Elle s’aperçut que malgré leur dévotion à St François Régis, elles étaient d’une grande ignorance religieuse. Elle se mit donc à leur faire le catéchisme, et il en résulta, en 1826, la fondation de la congrégation des Sœurs du Cénacle et, ultérieurement, la béatification de Thérèse (1951) et sa canonisation (1970). Quand, entrant au Paradis après bien des tribulations, elle y a rencontré Jean-François, il a dû la féliciter, en bon jésuite, de son orientation “ignatienne” et d’avoir voué son institut à la prédication des exercices spirituels de St Ignace, leur père spirituel commun.

À l’heure prévue, une messe “ordinaire” était célébrée à la basilique et nous dûmes nous contenter, pour notre messe “extraordinaire”, de la chapelle, ni grande ni belle, intérieure à l’immeuble occupé par quelques pères jésuites allergiques au latin, qui ne se dépensèrent pas pour faciliter à notre célébrant sa célébration. Le “saint du jour” était notre grand roi Louis IX, et nous aurions bien aimé le prier pour la France dans un cadre digne de sa majesté. Mais enfin, ce roi qui lavait les pieds des mendiants et rendait la justice sous un chêne aimait la simplicité. Espérons qu’il a été content des dispositions de nos cœurs.

L’après-midi, arrêt à la trappe de NOTRE DAME DES NEIGES fondée en 1850 en Ardèche, tout près de la Lozère, dans le diocèse de Viviers. Le site internet de cette abbaye entourée de grandes forêts et de vallées encaissées, nous assure qu’ “elle est le lieu idéal pour le silence et la contemplation”. Les trappistes tiennent à ne pas être dérangés dans cette contemplation par des touristes, même pèlerins. Ceux-ci ne voient que grâce à un film quelque chose de leur vie, mais ont tout loisir d’aller à la boutique acheter le pittoresque récit d’un Écossais protestant agnostique qui y passa deux jours vers 1880, pendant que son ânesse Modestine se reposait à l’écurie, j’ai nommé Robert Louis Stevenson.

Plus pieusement, ils ont tout loisir de méditer en présence du Saint Sacrement, dans une chapelle ad hoc, sur la vie du personnage qui a fait la célébrité de leur monastère, CHARLES DE FOUCAULD (1858-1916) qui, suspect de “colonialisme” et malgré son rayonnement exceptionnel, ne fut “vénérable” qu’en 2001, “bienheureux” qu’en 2005 et atteindra peut-être un jour le grade de “saint”. Un “Bienheureux” des plus actuels, qu’on en juge :

Après une jeunesse “dissolue” qui semblerait “normale” à plus d’un de nos contemporains, alors qu’il est promis à une carrière militaire, il choisit de devenir une sorte de “père du désert”. C’était un grand esprit. Avant même sa conversion, à 23 ans, il explore, déguisé en rabbin, un Maroc alors très fermé et très hostile aux étrangers. La langue n’est pas pour lui un obstacle. Il a appris l’arabe et l’hébreu, et à son retour, son ouvrage Reconnaissance au Maroc, lui vaut la médaille d’or de la Société de géographie de Paris et les palmes académiques. Beaucoup plus tard, il fera, sur la langue des Touaregs, des études qui font encore aujourd’hui autorité. Entré à Notre-Dame des Neiges le 16 janvier 1890, il n’y fait qu’un noviciat de sept mois et convainc ses supérieurs de le laisser mener une vie moins “confortable” à la trappe d’Akbès en Syrie, puis celle d’ermite, jardinier des clarisses de Nazareth. Il ne retourne à son port d’attache que pour son ordination sacerdotale en 1901 à la cathédrale de Viviers, et pour y dire sa première messe. Il repart pour l’Algérie, s’enfonce dans le Hoggar et finit assassiné en 1916 dans son ermitage de Tamanrasset où pas un seul compagnon n’était venu le rejoindre. Sa célèbre lettre de 1907 à René Bazin, qu’on trouvera in extenso en annexe, est le fruit de toutes ces expériences.

Quand il parle des musulmans, on peut se fier à lui, il les connaît bien, il les aime, il veut les sauver de l’islam en les francisant. « Il ne s’agit pas de les convertir en un jour ni par force, mais tendrement, discrètement, par persuasion, bon exemple, bonne éducation, instruction, grâce à une prise de contact étroite et affectueuse, oeuvre surtout de laïcs français qui peuvent être bien plus nombreux que les prêtres et prendre un contact plus intime.… Si nous n’avons pas su faire des Français de ces peuples, ils nous chasseront. Le seul moyen qu’ils deviennent Français est qu’ils deviennent chrétiens. » Les “Pieds-noirs”, qui, pour la plupart, n’étaient pas de fervents chrétiens, ont payé cher de n’avoir pas été, auprès des “indigènes” qu’ils côtoyaient quotidiennement, ces éducateurs discrets, tendres, affectueux, persuasifs, bien au contraire, et de s’être fait trop souvent mépriser et haïr. LaR n’est pas la seule à penser que 130 ans d’occupation ont été donnés à la France par la Providence pour que l’Algérie renoue avec son antique christianisation et devienne, par son brillant développement, un phare pour les pays restés islamiques. Nos gouvernements successifs ont eu une politique entièrement contraire. Ce n’est pas seulement la France, mais toute l’Europe, tout le monde occidental qui paye aujourd’hui ce péché. Ah ! il peut prier pour nous, le Père de Foucauld !

MERCREDI 26 AOUT

Nous nous réveillons à MENDE (chef-lieu de la Lozère) en plein Gévaudan, vieille province célèbre par sa “bête”, un grand méchant loup du XVIIIe s. qui dévora maintes bergères. Elle mériterait plutôt de l’être par deux enfants du pays : le saint évêque et martyr Privat et le bienheureux pape Urbain V. Sur l’emplacement d’édifices antérieurs, la grande et belle cathédrale de cette petite ville fut fondée, en 1360, par Urbain, et placée sous le patronage de Privat, chose bien normale : cela faisait déjà plus de mille ans, que Privat était tenu pour le protecteur de Mende et avait fait de sa ville un lieu de pèlerinage.

Plusieurs fois remaniée, elle possède un portail néogothique du meilleur effet et, à l’intérieur,

une vierge noire du XIIe s., sœur moins illustre de celle qui nous attendait, le lendemain, à Rocamadour. Des boiseries du XVIIe s. , une série de tapisseries d’Aubusson pendues dans le choeur, créent un bel ensemble et sont la preuve que les guerres de religion et la grande Révolution n’ont pas réussi à tout détruire. Dès huit heures du matin nous nous instruisons de la biographie de SAINT PRIVAT, personnage historique connu par Grégoire de Tours et par un biographe plus moderne, le chanoine Remize. Il serait mort en 258, avant l’édit de Milan (313), donc à une époque où des persécutions contre les chrétiens étaient encore possibles, et où le “limes” commençait à ne plus résister à la poussée des “barbares”. Une époque de grande insécurité, donc pour un évêque qui assurait plus ou moins, dans son diocèse, les fonctions de préfet. Il eut affaire aux Alamans, des migrants qui migraient les armes à la main, à la recherche de terres plus prospères que leurs forêts d’Allemagne de l’Est, des terres bonnes à habiter ou du moins à piller. Ils arrivaient tout simplement par l’antique “chemin de Régordane”, dit encore “chemin de Saint-Gilles”, aujourd’hui sentier de grande randonnée, partie cévenole de la route qui reliait l’Ile-de-France au Bas Languedoc et à la Méditerranée. Sans être un axe majeur, il était emprunté par des convois d’étain, et on y charriait les métaux qu’on extrayait de part et d’autre dans des lieux dédiés au dieu du commerce et de l’industrie, Mercoire, Mercoirol, Mercouly. Ces grands marcheurs dévastèrent le Gévaudan dont la défense se concentra sur la forteresse de Grèze qui les tint en échec. Privat ne se trouvait pas parmi les défenseurs de cet oppidum gaulois juché sur un piton rocheux et fortifié à l’époque romaine. Il était dans sa grotte favorite, au sommet du mont Mimat qui domine la ville de Mende, où il s’était retiré pour prier et jeûner, et c’est là que les envahisseurs s’emparèrent de lui et exigèrent qu’il envoie à Grèze l’ordre de capituler. Son refus lui coûta la vie. Maltraité et poussé à coups de bâton jusqu’à Mende, il y fut laissé pour mort et ne tarda pas à succomber à ses blessures. N’ayant pu obtenir la réalisation de leur projet, les Alamans traitèrent avec les assiégés et quittèrent le pays.

L’office liturgique composé en son honneur au XIIe siècle, donc près d’un millénaire après l’événement, en rajoute, pour faire de Privat un martyr plus classique, mis à mort “en haine de la foi”, ce qui n’a rien d’évident dans son cas. Les Alamans se seraient-ils vraiment déplacés avec des idoles qu’ils l’auraient forcé à adorer ? Lui auraient-ils vraiment infligé des tortures raffinées, flagellation, torches ardentes sur le corps ? Le gourdin ne leur suffisait pas ? LaR en doute. Il lui suffit, pour le vénérer, qu’il soit mort pour avoir été le protecteur de son peuple, et le défenseur de la cité contre la barbarie. Bien loin de considérer son attitude comme “raciste” et “xénophobe” les Mendois la con-sidérèrent comme héroïque et la rumeur publique en fit aussitôt un saint et un martyr. Ses reliques, placées dans la crypte de la cathédrale n’y restèrent pas toujours : très recherchées à cause de la réputation de sainteté du personnage, elles furent volées au moins partielle-ment, et voyagèrent à travers l’île de France, la Lorraine, l’Orléanais, le Berry de sorte que non seulement une quinzaine de paroisses lozériennes mais onze localités en France, hors Lozère, sont placées sous son patronage et sa protection. Wikipédia assure que les guerres de religion et la Révolution ne firent pas entièrement disparaître ce qui en restait à Mende. Mais à supposer même que ses fidèles dévots s’agenouillent devant un reliquaire complète-ment vide, il ne refuserait pas à leurs prières son intercession. Le livre des Miracles de St. Privat relate un certain nombre de faits extraordinaires qui lui sont attribués et son culte s’est toujours maintenu dans le diocèse de Mende. La grotte du Mont Mimat, n’a jamais cessé d’être un lieu de pèlerinage et aujourd’hui encore un chemin de Croix y mène. Au sommet, à côté d’antennes de télévision et de radio, et de pylônes pour la TNT, depuis 1933, se dresse une croix de fer de 12 mètres 50 de hauteur illuminée chaque nuit.

Un saut de quelques kilomètres et de quelques siècles nous emmène célébrer la messe, vers 11h, à la collégiale de BÉDOUÈS, une rude église fortifiée bâtie sur un promontoire schisteux dominant la haute vallée du Tarn. URBAIN V (1310-1370), né Guillaume de Grimoard au château tout proche de Grizac, la fit construire pour y abriter le tombeau de ses parents, qu’on peut encore voir, dans le transept droit, avec un bas-relief où figure une tiare. Elle domine un village de 284 habitants où nous reçûmes, à la sortie de la messe,

un accueil exceptionnel à l’occasion de la bénédiction de l’oratoire implanté au pied de l’église. Edifié par la Route de l’Europe Chrétienne en liaison avec l’Association des Amis du bienheureux Pape Urbain V, ce pape y est représenté de façon magistrale par un très beau bas-relief en couleur, œuvre de M. Pascal Beauvais, sculpteur à Cublac.

Quelle cérémonie que cette bénédiction ! Que de personnalités y participèrent : l’évêque du diocèse, le maire de la commune, M. le Marquis de Laubespin,

descendant de la famille de Grimoard et fondateur de l’association des amis d’Urbain V, qui laissa la parole à sa fille, présidente de cette association, créateur d’un Chemin Urbain V, tracé autour de sa vie et de son œuvre, qui permet aux randonneurs de découvrir l’Aubrac, les Causses, le mont Lozère, les gorges du Tarn, les Cévennes et les Garrigues… Il y avait même deux religieux orthodoxes, relevant du Patriarche de Constantinople, venus en voisins, de leur Skyte Sainte Foy (48160 Saint Julien des Points), honorer un pape d’Avignon !

Que de beaux discours qu’on trouvera en annexe y furent prononcés ! Y prirent la parole : Monseigneur Jacolin, évêque de Mende, M. Christian Bataille, maire de Bédouès, Mme de Gatellier présidente de l’association des amis d’Urbain V, et lointaine descendante d’un frère de ce pape, et pour finir, Jacques Sarrade, au nom de Robert Mestelan, président de la Route de l’Europe Chrétienne. LaR fut particulièrement sensible au côte-à-côte de l’évêque, en habits liturgiques, représentant de Dieu, et du maire, ceint de son écharpe bleu-blanc-rouge, représentant un César républicain et laïque. C’était pour elle l’image même de la “saine laïcité” voulue par Pie XII, chacun restant dans son domaine de compétences, mais bons amis, et coopérant au bien public…

Qui était donc cet Urbain V, sixième, avant-dernier, et seul pape d’Avignon à avoir été sinon “canonisé”, du moins “béatifié”, et encore bien tardivement, par Pie IX en 1870 ? Et d’abord pourquoi Avignon ? Parce que, suite aux démêlés de Philippe le Bel avec la papauté, le prestige du roi de France avait favorisé l’élection de papes français (en fait tous méridionaux, de langue d’oc), parce que, à Rome, un climat d’émeutes entretenu par de grandes familles rivales rendait la vie impossible au pape, parce que Avignon, sur le Rhône, moins excentré que la Ville Éternelle, se prêtait mieux aux relations internationales et commerciales européennes. Mais bien sûr, c’était une situation provisoire et anormale. Urbain V tenta, en 1367 de retourner à Rome, ne put s’y maintenir et, en 1370, revint, épuisé en Avignon où il mourut. Mais il ne connut pas le pire. Son élection ne fut pas contestée. Il n’eut pas, comme ses successeurs à partir de 1378, à affronter des anti-papes. Le “Grand Schisme d’Occident” n’avait pas encore eu lieu.

C’était un moine. Après des études de droit à Montpellier, le jeune Guillaume de Grimoard intègre, en 1335, l’ordre des bénédictins, au prieuré de Chirac en Lozère. Il y reçoit l’ordination sacerdotale avant d’aller enseigner le droit à l’Université de Montpellier. Nommé à la tête de l’abbaye Saint-Victor de Marseille par le pape Innocent VI, celui-ci en fait son conseiller diplomatique et lui confie diverses missions en Italie. C’est d’ailleurs à Naples qu’il apprend en 1362 qu’il est élu par le conclave avignonnais et qu’il succède à Innocent. On peut imaginer l’atmosphère qui régna dans ce conclave pour que les grands seigneurs qu’étaient les cardinaux n’arrivent à se mettre d’accord, en son absence, que sur le nom d’un ecclésiastique de petite noblesse – il est vrai au courant des affaires ecclésiastiques – qui n’était ni cardinal ni même évêque, et qu’il fallut sacrer à la hâte pour l’introniser ! Il arriva en Avignon sans importante escorte, alors que la Durance et le Rhône étaient en crue et déclara à son arrivée au palais : « Mais je n’ai même pas un bout de jardin pour voir grandir quelques arbres fruitiers, manger ma salade et cueillir un raisin ». C’est pourquoi il entreprit, durant son pontificat, de coûteux travaux d’extension des jardins dont l’un est toujours nommé “le Verger d’Urbain V”. En outre, il fit construire la Roma, longue galerie d’apparat à un étage, achevée en 1363, qui marquait la fin des travaux architecturaux du Palais Neuf. Il la fit décorer par Matteo Giovanetti de peintures sur toile illustrant la vie de saint Benoît. Elle fut détruite en 1837, mais des vestiges en subsistent dans les jardins du palais. Considéré comme un pape humaniste, visionnaire européen, créateur de la faculté de médecine de Montpellier, ainsi que des universités de Cracovie et de Vienne, il est aussi un grand bâtisseur. On lui doit la cathédrale de Mende, les collégiales de Bédouès et de Quézac, et il est à l’origine de nombreux développements architecturaux à travers le monde de son époque, qui est pourtant celle de la guerre franco-anglaise “de Cent Ans”.

Son pontificat se déroule à la fin du règne du roi de France Jean II le Bon, et pendant celui de son successeur, Charles V, qui, avec l’aide de Duguesclin, obtint pour la France quelques an-nées de paix, mais non de tranquillité, les troupes démobilisées s’étant transformées en “grandes compagnies” de “routiers” qui pillaient pour vivre. Ses talents de diplomates furent souvent mis à l’épreuve. Dès la première année de son pontificat, en 1362, Jean le Bon, le vaincu de Poitiers, qui n’avait pas fini de payer sa rançon aux Anglais, arriva à Villeneuve-lès-Avignon, à la tête d’un fort détachement armé. Il était venu solliciter le Souverain Pontife pour une aide financière et l’entretenir de son désir d’unir son fils Philippe le Hardi à la reine Jeanne de Naples. Comme les négociations risquaient de traîner, le roi de France décida de prolonger son séjour sur les bords du Rhône et fit commencer, à Villeneuve-lès-Avignon, la construction du fort Saint-André. Le pape eut à régler un conflit entre Gaston Fébus, comte de Foix, et Jean Ier, comte d’Armagnac, qui se disputaient la suprématie féodale dans le sud de la France. Le vendredi saint 1363, il lança un appel solennel pour la croisade d’Alexandrie à tous les rois et princes chrétiens. Ce fut sans succès, on peut le comprendre, dans le contexte des guerres que se livraient entre eux ces rois et princes. En l’année 1365, Avignon fut menacé par les Routiers, et il fut obligé de traiter et de payer rançon à Bertrand Du Guesclin qui les entraînait vers l’Espagne. Cinq ans plus tard, à son retour en Avignon, même jeu. Pour stopper les exactions des routiers, il dut monnayer une trêve. Elle fut signée le 19 décembre 1370, le jour même où le pape, tourmenté par la maladie de la pierre, s’éteignit dans son palais. Il fut d’abord inhumé à Notre-Dame des Doms, mais comme il avait souhaité que son corps soit enseveli à la manière des pauvres, à même la terre, puis réduit en cendres et que ses ossements soient portés à l’église abbatiale de Marseille, le 31 mai 1372, ses restes furent exhumés du tombeau de la cathédrale avignonnaise et transférés à Saint-Victor. Quel pape a eu la vie facile ? se demande LaR. Urbain V était un esprit supérieur, un homme pieux et intègre, qui a dirigé l’Église dans une période particulièrement troublée, tant au point de vue politique qu’au point de vue religieux. Plusieurs de ses fondations subsistent encore de nos jours. Sa carrière doit être un encouragement pour tous ceux que désespère aujourd’hui la situation de l’Europe et la crise de l’Église.

L’épisode de Bédouès se termina, bien entendu, par un festin. Les canapés du vin d’honneur étaient garnis de saucisson et de foie gras locaux qui n’avaient rien d’industriel ni de halal, et le repas qui s’ensuivit : salade de tomates garnie d’œufs durs, bœuf bourguignon et tarte aux abricots, était bien digne de la France profonde. Ah ! la sauce de ce bourguignon, où se rencontraient des feuilles de laurier et des fragments de pied de veau, onctueuse et parfumée, Urbain V l’aurait aimée ! Inoubliable !

Peu avant l’heure de dîner (à vrai dire, nous n’avions pas grand faim), nous arrivons à FIGEAC. Les plus chanceux, à la faveur de la sortie d’une messe du soir, purent, avant sa fermeture, jeter un coup d’œil à l’intérieur de l’église Saint Sauveur, ancienne abbatiale de Cluny, et tous purent apprécier pendant un bon moment, le charme des vieilles rues de cette jolie ville.

JEUDI 27 AOUT

Avant l’arrivée de la foule, avant même l’ouverture de l’ascenseur, vers huit heures, à la fraîche et dans le silence, nous sommes à ROCAMADOUR , un roc si beau, si évocateur de la puissance divine que c’est le rocher et pas le saint - un “saint” bien problématique et bien tardif - qui a donné à quelque personnage inconnu certainement antérieur au XIIe s., l’idée d’y construire une chapelle, et d’y installer une statue féminine en majesté de couleur noire, d’environ 70 cm de haut, portant sur ses genoux un enfant. La chose est sure, puisqu’on possède une bulle du pape Pascal II, datée de 1105, qui mentionne le culte à "La Bienheureuse Vierge Noire de Rocamadour". Bien entendu, cette bulle était écrite en latin, et le toponyme, bien étrange, est écrit Rupis Amatoris, ce qui rend discutable l’opinion de l’universitaire occitaniste Gaston Bazalgues, selon laquelle l’origine du nom serait Roca major, Roca désignant un “abri sous roche” et major évoquant son importance.

Dès avant 1105, donc, cette roche était celle d’un Amoureux. De qui ? De la Vierge ? Cette antique statue était-elle bien celle de la mère de Dieu ? Ou celle d’une antique déesse de la fécondité ? Car enfin, le site était habité depuis l’âge du bronze… Les habitants et les pèlerins furent heureux de trouver une solution à cette énigme quand, en 1166, à l’occasion d’une inhumation, creusant devant l’entrée de la chapelle, on découvrit, dans un sarcophage, un corps intact. Rocamadour avait trouvé son saint ! Le voilà, notre Amadour ! Et les esprits de trotter et d’imaginer que c’était Zachée en personne venu là vivre en ermite, qui aurait sculpté la fameuse statue. Ou bien que le saint homme aurait ramené avec lui, d’Orient, une statue de couleur noire œuvre de St Luc l’évangéliste lui-même… Toujours est-il que la Mère de Dieu n’attendit pas la date de 1166 pour confirmer que la statue noire, du moins celle que nous vénérons aujourd’hui et qui date du XIIe s., était bien la sienne : Dès 1148, un premier miracle est attesté, et dès 1159, Henri II d’Angleterre, époux d’Aliénor d’Aquitaine vint à Rocamadour remercier la Vierge de l’avoir guéri, miracles suivis de nombreux autres puisque en 1172, les bénédictins qui régentent la vie du sanctuaire rédigent le premier Livre des miracles et y authentifient 126 guérisons attribuées à la Vierge.

Un grand pèlerinage démarre donc au XIIe s. Les plus grands personnages le fréquentent. On raconte que le fils d’Isabeau de Bavière, qui n’était pas sûr d’être celui de Charles VI, demanda un temps de prière à Notre-Dame de Rocamadour pour en avoir le cœur net. Il fut exaucé quand il entendit les paroles de Jeanne d’Arc qui, à Chinon l’avait identifié dans la foule de ses courtisans : “Gentil dauphin, je te dis de la part de Messire Dieu que tu es vrai héritier du trône de France”.

Les pèlerins affluent au moins jusqu’au passage iconoclaste de mercenaires protestants en 1562, qui provoque la destruction des édifices religieux et de leurs reliques. Les chanoines décrivent, dans une supplique au pape Pie IV en 1563, les dégâts causés : "Ils ont, ô douleur ! tout saccagé ; ils ont brûlé et pillé ses statues et ses tableaux, ses cloches, ses ornements et joyaux, tout ce qui était nécessaire au culte divin...". Les reliques sont profanées et détruites, y compris le corps de “saint Amadour”. Selon les témoins, le capitaine protestant Bessonie le rompt à coups de marteau de forgeron en disant : "Je vais te briser, puisque tu n’as pas voulu brûler". Les capitaines Bessonie et Duras tireront, au profit de l’armée du prince de Condé, la somme de 20 000 livres de tout ce qui composait le trésor de Notre-Dame depuis le XIIe siècle.

Rocamadour, aujourd’hui bien restauré et très visité, est le rocher des merveilles ! En haut du grand escalier, sur la petite esplanade des chapelles, on vous montre, haut fichée dans le roc, l’épée Durandal, dont le comte Roland aurait donné au monastère le pesant d’or (Oh ! oh ! le monastère existait-il déjà aux temps carolingiens ?) - Et voyez, sous une avancée du rocher, cette fresque de l’Annonciation, qui n’a jamais été restaurée ?

Eh ! bien, le 25 mars, le premier rayon du soleil vient la frapper. - Le croiriez-vous, cette Vierge si terrestre s’occupe spécialement des marins, et cette cloche, que vous voyez là haut, à la voûte de sa chapelle, elle se met à sonner toute seule chaque fois qu’elle en sauve un du péril de la mer…

Cette sollicitude pour les gens de mer est si vraie qu’une plaque de marbre affirme qu’en 1536 Jacques Cartier est venu la remercier d’avoir sauvé son équipage du scorbut. Un miracle bien attesté de nos jours, et cher aux musiciens, est celui de la conversion de Francis Poulenc, le 22 août 1936, alors qu’il profite d’un séjour de travail chez Pierre Bernac à Uzerche en Corrèze, peu de temps après le décès de son ami Pierre-Octave Ferrou. Il raconte lui-même : “A Rocamadour, je passe de longues heures dans le sanctuaire, seul en face de la Vierge sans péché et je reçois tout à coup le signe indiscutable, le coup de poignard de la grâce en plein cœur. Jamais plus depuis ma croyance n’a faibli.” Le soir même il écrit les premières notes de ses Litanies à la Vierge noire pour chœur de femmes ou d’enfants avec un accompagnement à l’orgue. A partir de 1937, il compose essentiellement des œuvres religieuses qu’il met “sous la protection de la Vierge Noire” : le Stabat Mater (1950) l’opéra Dialogues des carmélites (1957), la Messe en sol majeur pour chœur mixte a capella, et le Gloria (1959).

Plus récemment, les lecteurs du roman de Michel Houellebecq intitulé Soumission auront repéré, au beau milieu du récit, un épisode de prière aux pieds de la Vierge Noire de Rocamadour qui apparaît comme le recours contre l’islamisation de la France.

Après avoir visité Rocamadour au calme, sous la conduite d’une guide exceptionnelle, aussi fine, érudite et distinguée que religieuse, nous avons fui la foule. Mais non sans nous réjouir qu’il y ait foule à Rocamadour. Car, parmi tous ces touristes ignorants, débraillés, irréligieux, il ne peut manquer que quelques uns soient touchés par la grâce. Le pourcentage ? c’est le secret de Dieu…

Il y a loin de Rocamadour à Poitiers ! Le saint ermite LÉONARD DE NOBLAT, qui fut peut-être baptisé par Saint Rémi, avec pour parrain Clovis en personne, et qui se retira près de Limoges, ne nous permit qu’un rapide déjeuner et ne nous laissa même pas le temps de visiter sa magnifique église. La journée se termina par un moment de détente dans le noble site de l’abbaye de FONTGOMBAULT avec son église “joyau de l’art roman” et l’oratoire “mater admirabilis” installé à l’initiative de notre association et béni par les moines en 2010.

Après quoi nous arrivâmes à la MAISON DE LA TRINITÉ, juste à temps pour ne pas rater le dîner, qui n’y est servi qu’entre 19h.15 et 19h. 30, dans une vaste cantine d’un niveau gastronomique tout à fait honorable. Cette “maison” sise en plein centre ville, en haut d’escaliers, sur un terrain fortement dénivelé, est un lieu chargé d’histoire : En 962 la comtesse Adèle, épouse du comte de Poitiers, donne le terrain pour y installer un lieu de prière qui deviendra l’abbaye bénédictine de la Trinité et le restera jusqu’à la Révolution. Les religieuses sont alors chassées et les bâtiments, vendus comme bien national, sont pratique-ment rasés par le nouveau propriétaire. Mais le nom de “Trinité” ne s’efface pas. En 1840, des religieuses enseignantes achètent le terrain et y construisent l’essentiel des bâtiments actuels. En 1906, elles sont chassées à leur tour, et les locaux deviennent ceux du Grand Séminaire qui, en 1973, cède la place à la “Maison Diocésaine”. S’y installent la plupart des services du diocèse : Catéchèse, Centre Théologique, Radio Accords, Direction Diocésaine de l’Enseignement Catholique, etc... Pour les personnes qui ont des raisons d’y séjourner, elle aligne de part et d’autre de longs couloirs, des chambrettes (ou cellules ?) dont les caractéristiques sont des murs blancs sans la moindre image même religieuse, avec un simple lavabo sans serviettes de toilette. On peut au besoin utiliser la taie d’oreiller pour se laver. Les W-C et douches sont rares et lointains, mais une solide poubelle en plastique peut servir de pot de chambre. Point positif : le lit est bon et l ‘éclairage permet la lecture. Ce petit peu d’ascèse nous prépare à rencontrer le lendemain deux grands saints : Hilaire et Radegonde.

VENDREDI 28 AOUT

La journée est entièrement consacrée à POITIERS. Nous sommes rassemblés au bord du Clain.

De l’autre côté de la rivière ombragée de beaux arbres, nous apercevons la maison des Filles de la Sagesse, fondée au XVIIe s. par St Louis Marie Grignon de Montfort et, de ce côté-ci, le chevet roman d’une église élevée aux XIe et XIIe s. sur la crypte qui renferme le tombeau de Sainte RADEGONDE (518-587).

Au-dessus de la crypte, les colonnes du chœur sont couronnées de chapiteaux admirables.

Sur le côté de la nef angevine du XIIIe s, derrière un renfoncement grillagé, deux statues baroques : Radegonde, agenouillée devant le Christ, à elle apparu, qui lui dit : “De tous les joyaux de ma couronne, sache que tu es le plus beau” et qui lui prédit sa mort prochaine. Et pour attester la réalité de son passage, il laisse dans le rocher l’empreinte de son pied qu’on peut voir entre les deux statues .

C’est “le Pas de Dieu”, une cavité qui, ma foi, peut avoir à peu près la dimension d’un grand pied… Pour en finir avec la tradition populaire, rappelons que la Grand’Goule, un dragon monstrueux vivait au fond du Clain et, lors de la montée des eaux, entrait dans les caves labyrinthiques qui traversent le sol poitevin et dévorait ceux qui s’y aventuraient. Radegonde s’arma d’une croix et d’eau bénite, et, une fois face à face avec la Goule, l’aspergea, dit une prière, et la bête disparut dans d’atroces souffrances.

Mais Radegonde est un personnage historique des temps mérovingiens très bien connu par des textes contemporains. Princesse de Thuringe, orpheline de guerre encore enfant, ré-duite en esclavage avec son jeune frère, elle est vendue au roi franc Clotaire qui, vu la valeur politique que lui donne son rang, lui fait donner une bonne éducation. Elle sait lire et écrire et à l’époque, on ne lit qu’en latin ! Elle grandit, embellit et il lui impose de l’épouser. La voilà reine. Mais Clotaire est un brutal, un ivrogne, un débauché ; elle le déteste, et comble d’horreur, il fait assassiner son frère bien-aimé. Elle s’enfuit, passant par Noyon, elle exige de l’évêque Saint Médard qu’il la consacre à Dieu et vainc sa résistance. Elle se réfugie un temps, avec quelques suivantes dans le plus lointain de ses douaires où elle mène une vie sainte et charitable. Ses paroles sont une lumière pour ses compagnes, comme l’atteste son amie et sœur en religion Baudonivie qui rédigea sa Vie. Clotaire la rejoint, mais ayant peur de l’enfer dont elle le menace, il accepte la séparation et finance (entre 551 et 560) la construction d’un monastère, un des premiers monastères féminins.

Radegonde s’y retire, le place sous la Regula ad virgines que saint Césaire d’Arles (470-542) déjà auteur d’une Regula ad Monachos avait écrite pour sa propre sœur. Radegonde refuse d’en être l’abbesse et se place sous l’autorité de son amie Agnès, mais entretient des relations épistolaires avec les souverains et grands personnages du temps. Elle fait de son mieux pour régler certains conflits, tient tête à l’évêque de Poitiers qui ne l’aime pas, et – Oh ! merveille ! – obtient de l’empereur byzantin Justin II un morceau de la Croix découverte par Sainte Hélène en 326, tenue pour la Vraie Croix et précieusement conservée depuis lors. Le monastère jusque-là consacré à Notre-Dame devient le Monastère de la Sainte Croix. Le 19 novembre 569, l’insigne relique arrive en grande procession, accompagnée du chant de deux hymnes composées tout exprès par un poète ami de la reine-moniale, Venance Fortunat : le Vexilla Regis et le Pange lingua qui font encore partie de la liturgie de la Semaine Sainte.

Radegonde était une femme de caractère qui savait ce qu’elle voulait et savait l’obtenir. Elle sut conquérir sa liberté en faisant profession religieuse et offrit aux femmes, qui avaient la vie dure, un asile de paix. Victime d’un mariage forcé – fort avantageux, il est vrai – elle ne fut pas répudiée, mais c’est elle qui répudia un mari détesté. LaR pense qu’on peut recommander à ses prières les féministes et tout particulièrement les “Femen” iconoclastes qui auraient bien besoin de conversion. Parmi les Gallo-Romains, elle était une étrangère, venue d’Outre-Rhin, épouse d’un envahisseur de seconde génération plus ou moins bien intégré… Comment, aujourd’hui, traiterait-elle l’afflux des “migrants” ? Comment, du haut du Ciel, voit-elle le problème ? Recommandons lui Angela Merkel !

Avec saint HILAIRE (315-367), nous changeons d’époque et de milieu social. La jeunesse de cet aristocrate gallo-romain, né deux ans après l’édit de Milan qui accorde la liberté du culte aux chrétiens (313), s’écoule sous le règne de Constantin (272-337). Il est exactement contemporain de celui de ses fils qui lui succéda non sans peine, l’empereur Constance II (317-361), premier empereur romain élevé dans la foi chrétienne. Celui-ci, au milieu des campagnes militaires que lui impose la poussée des envahisseurs et parmi les problèmes engendrés par la division politique de l’Empire entre Orient et Occident, a conservé le titre paternel de Pontifex Maximus et, peu respectueux des papes Jules Ier et Libère, se considère comme “l’évêque des évêques”. Il essaye, tant bien que mal, de donner à l’Empire une unité religieuse afin de parvenir à l’unité politique. Malheureusement, alors qu’il a interdit les cultes païens, il opte pour une forme de christianisme pourtant condamnée au concile de Nicée en 325, la doctrine du prêtre Arius, l’arianisme. Autrement dit il cherche à imposer une doctrine selon laquelle le Père est supérieur et antérieur au Fils qu’il a créé et qui ne lui est pas “consubstantiel”, alors que les Nicéens considèrent le Fils comme engendré, non créé (genitum, non factum), de même “substance” que le Père (un seul Dieu en trois personnes, pas trois dieux) et en tout égal au Père. C’est un exemple frappant de ce qu’on a appelé au XIXe s. le “césaropapisme”

C’est dans ce contexte de polémiques religieuses qu’Hilaire va trouver l’occasion de devenir “saint”, “Père de l’Église” et d’être proclamé “docteur de l’Église” par Pie IX en 1851 : Né païen, bien formé à la rhétorique latine, il est déjà marié et père de famille quand il lit l’Évangile et, en 345, il demande le baptême. Sa conversion ne passe pas inaperçue des Poitevins puisque cinq ans plus tard, vers 350, alors qu’il n’a que 35 ans, il est proclamé évêque par la voix populaire.

Il prend très au sérieux ses nouvelles fonctions et, pour instruire son peuple, rédige un Commentaire sur l’évangile de Matthieu, première œuvre exégétique latine qui nous soit parvenue, texte remarquable, mais qui révèle qu’Hilaire, cet Occidental, ne connaît pas la tradition orientale. La ville de Nicée, aujourd’hui Iznik en Anatolie, est bien loin de Poitiers. Il ne découvre qu’en 354 les formulations du Concile de Nicée sur l’engendrement du Verbe et c’est un trait de lumière ! l’évidence de la Vérité, et il défendra toute sa vie la théologie trinitaire de ce concile, au prix de maintes tribulations. En 356 il participe à un certain concile de Béziers où il combat l’arianisme, ce qui lui vaut d’être exilé en Phrygie. Il n’est pas le seul dans ce cas. Plusieurs évêques antiariens font partie de la purge. À quelque chose malheur est bon ! Il découvre là-bas les Pères orientaux et notamment la vie et l’œuvre de son aîné, saint Athanase (298-328) cinq fois exilé pour les mêmes raisons, dont il se sent très proche. C’est là qu’il découvre la pensée des théologiens orientaux et qu’il écrit ses grands traités de doctrine trinitaire : de Trinitate, de Synodis. Il cherche à exposer la doctrine catholique à l’empereur dans ses deux Livres à l’empereur Constance. En 359, il participe au concile de Séleucie. Voici ce qu’en dit l’historien quasi-contemporain Sulpice Sévère dans ses Chroniques : « L’empereur ordonna de rassembler les évêques dans Séleucie, Hilaire, qui achevait alors sa quatrième année d’exil en Phrygie, dut se rendre au concile comme tous les autres. Dès son arrivée à Séleucie, où il reçut un accueil des plus favorables, il gagna le cœur et l’estime de tous. Il n’eut qu’à exposer sa foi, qui était celle des pères de Nicée et il rendit par là témoignage en faveur des Occidentaux. Il fut alors admis à participer à leur communion. Les fauteurs d’hérésies coupables furent découverts et retranchés du corps de l’Église.

Quand le concile eut rédigé ses décrets, une députation fut chargée de notifier à l’empereur ce qui avait été fait ». Mais l’empereur ne l’entendait pas de cette oreille et promulgue une loi qui définit que la foi des sujets de l’Empire doit être arienne. Furieux, Hilaire le traite – en privé, on peut le supposer – d’“antéchrist”. Mais Julien, nommé César en Gaule par Constance II, puis proclamé empereur romain en 361 rend aux Églises chrétiennes toute leur liberté religieuse, sans distinction de dogme. Les évêques exilés rentrent chez eux. Hilaire retrouve à Poitiers Martin qui s’était déjà mis à son école avant son exil et qui fonde le monastère voisin de Ligugé. Il réussit à organiser à Paris un concile régional qui fait condamner l’arianisme et excommunier Saturnin, l’évêque d’Arles, principal défenseur des thèses arianistes en Gaule.

C’est vraisemblablement pendant cette période et sous sa direction, qu’a été construit le BAPTISTERE SAINT-JEAN réputé être le plus ancien monument chrétien d’Occident, une rotonde, éclairée par des vitres d’albâtre où nous avons admiré une cuve octogonale destinée aux baptêmes par immersion

et de vénérables fresques tout de même très postérieures au IVe s.

Il continue à écrire des commentaires de l’Écriture sainte, et quand il s’éteint, six ans après son retour, il est assez illustre pour que diverses paroisses se placent sous son patronage et qu’on édifie, sur une colline proche de Beaumes de Venise, une Chapelle Saint Hilaire dont nos amis Mestelan ont entrepris et mènent à bien la restauration.

C’est vraisemblablement aussi sur le tombeau qu’il avait fait construire pour lui-même, son épouse et sa fille sainte Abre, qu’ont été édifiées les églises antérieures à l’extraordinaire édifice roman mis en chantier en 1049 et sauvé de la ruine en 1847 grâce à Mérimée, dont les arcs en plein cintre s’étagent sur plusieurs niveaux, l’ÉGLISE SAINT HILAIRE LE GRAND. Sous la plus haute voûte de cette merveille d’architecture, nous avons célébré la messe.

Les combats de saint Hilaire pour l’orthodoxie catholique ont-ils encore de l’importance pour nous aujourd’hui ? Assurément ! Ils sont fondamentaux ! Si Jésus Christ était seulement un homme, s’il n’était pas également Dieu, né de Dieu, Lumière né de la Lumière, Vrai Dieu, né du Vrai Dieu, comment aurait-Il pu donner à Pierre le pouvoir de lier et de délier ? donner à ses apôtres et à leurs successeurs le pouvoir de remettre les péchés ? nourrir les fidèles de Son Corps et de Son Sang ?

Ce serait tout l’édifice des sacrements, toute l’Église qui s’écroulerait. À notre époque, dont Benoit XVI déplorait le “relativisme”, Saint Hilaire nous donne l’exemple d’un homme pour qui le mot de Vérité a un sens. Je suis la Voie, la Vérité et la Vie dit Jésus, l’un des trois V ne va pas sans les autres, et La vérité vous rendra libres…

Après une matinée bien remplie, l’après-midi fut plutôt méditative. Il y eut, bien sûr la visite à l’incontournable NOTRE DAME LA GRANDE avec sa façade aussi extraordinaire et expressive dans le genre sculpture

que la Tapisserie de Bayeux dans le genre broderie. Mais l’essentiel fut la visite au MONASTERE SAINTE CROIX, qui a plusieurs fois changé d’emplacement. Il n’a pas été épargné par la Révolution, mais la relique de la Croix a été préservée. L’autocar nous conduisit au lieu-dit campagnard de la Cossonière où la dédicace du nouveau monastère eut lieu le 19 octobre 1967. Un traitement de faveur nous y attendait. La vénération publique de la Croix est fixée au 3e vendredi de chaque mois, au 14 septembre et au 19 novembre. Or nous étions au 4e vendredi du mois d’août et nous avons eu droit à une bonne heure de vénération, le morceau de la Croix nous étant présenté dans son petit reliquaire.

Ce fut, pour LaR, l’occasion de raviver les sentiments que lui avait inspirés, l’année précédente, la visite de la Colline des Croix en Lituanie. Qui éprouve le besoin de venir prier au pied de la Croix ? Il y a le pèlerin qui se sent appelé à accomplir quelque chose de nécessaire, mais de dangereux, et qui a peur. Il vient planter là sa lâcheté et demander à Dieu de lui donner le courage de faire ce qu’il doit faire, jusqu’au martyre s’il le faut. Et puis, il y a le pèlerin accablé par le malheur ou le remords, qui vient planter là sa souffrance et son désespoir, et demander à Dieu de lui donner le courage de continuer à vivre et à le servir, jusqu’au bienheureux trépas qui est toute son espérance.

Aucun doute ! cet instrument de mort engendre un extraordinaire dynamisme, le dynamisme même de la résurrection, le dynamisme qui a engendré cette civilisation chrétienne qui vacille aujourd’hui, faute de ceux que Grignon de Montfort appelait les “amants de la Croix”. Ô crux ave, spes unica, comme on le chante dans l’ancien hymne Vexilla Regis composé précisément pour cette relique-là : “Salut, ô Croix, unique espérance”.

SAMEDI 29 AOUT

Ce n’est plus la Croix mais le Sang du Christ qui nous attend à NEUVY SAINT SÉPULCHRE, bourgade de l’Indre où trois seigneurs locaux, retour de Terre Sainte, fondèrent au XIe s. une collégiale imitée du Saint Sépulcre de Jérusalem sous l’invocation de saint Jacques le Majeur, patron des pèlerins.

Elle comporte une rotonde romane, avec des tribunes, soutenues par des colonnes dont plusieurs possèdent de beaux chapiteaux, retouchés par Viollet le Duc, sauveteur de l’édifice.

Cette rotonde est prolongée par une nef gothique reconstruite en 1360. La renommée de l’édifice et son importance sur le chemin de Saint Jacques décupla lorsque un enfant du pays devenu cardinal-évêque de Tusculum et légat du pape Innocent IV à la VIIe croisade (la première des deux croisades de Saint Louis), Eudes de Châteauroux, y consacra un autel en 1246 puis, en 1257, y fit parvenir un fragment du tombeau du Christ et “Trois gouttes du Précieux sang” dans un reliquaire. Le 21 avril 1621, Mgr André Frémiot, propre frère de Ste Jeanne de Chantal, institue la confrérie du précieux Sang en réponse à une supplique des notables de la paroisse et encore aujourd’hui, tous les lundis de Pâques, dans une affluence considérable, le reliquaire est porté en procession à travers les rues de la ville avec allocution du prédicateur invité, prières, salut et bénédiction du Saint Sacrement.

Que contient au juste ce reliquaire ? Comment et sur quoi ces “trois gouttes” auraient-elles pu être prélevées un peu plus de 1200 ans après avoir été versées ? Questions sans importance. Il suffit que le reliquaire actuel, qui date de 1909 (un tube de verre soutenu par une pièce d’orfèvrerie figurant un ange), et qui se trouve exposé à l’entrée de la nef, soit un support concret qui dirige les pensées des fidèles vers le sang du Christ versé pour nous…

C’est fini ! Les saints qui nous attendent dans leur Ciel depuis le IIIe siècle (Privat), le IVe s. (Hilaire), le VIe s. (Radegonde), le XIIe s. (le légendaire saint Amadour), le XIVe s. (Urbain V) le XVIIe s. (Jean-François Régis) , le XIXe s. (Thérèse Couderc) , le XXe s. (Charles de Foucauld) nous ont conduits jusqu’à la Croix et au Sang du Christ. Ce fut un beau voyage. Nous allons nous séparer, mais “ce n’est qu’un au revoir, mes frères”…


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