Voyage-pèlerinage en Pologne et en Lituanie

du 7 au 22 octobre 2014

lundi 10 novembre 2014

LE PROGRAMME CI-DESSOUS

Permettra au lecteur de se repérer quand la raconteuse prendra des libertés avec l’ordre chronologique

Mercredi 8 octobre : Arrivée à Varsovie dans la matinée. L’après-midi, à Niepokalanow, visite du sanctuaire du père saint Maximilien Kolbe

Jeudi 9 octobre : départ pour Malbork (alias Marienborg), visite du château et histoire des Chevaliers Teutoniques.

Vendredi 10 octobre : départ pour Gdansk (alias Dantzig). Visite de la vieille ville. L’après-midi, visite du chantier naval d’où est partie la résistance de Solidarnosc contre le communisme.

Samedi 11 octobre : Le matin, trajet en bateau jusqu’à Westerplatte où les Nazis ont déclenché la 2ème guerre mondiale. L’après midi on s’arrête en route dans un joli village où un mariage nous empêche de célébrer la messe à l’église (sanctuaire marial et lieu de pèlerinage). Il faut se replier sur la chapelle des sœurs, installée au troisième étage, dans le grenier de leur maison. On gagne en soirée, à Olsztyn, ville en grimpette, une très confortable résidence, après avoir trainé nos valises dans les raides escaliers du pourtour du château.

Dimanche 12 octobre : La longue route que nous avons à faire est coupée par l’arrêt, en Mazurie, non loin d’Augustow, au charmant sanctuaire de Notre-Dame du Puits, édifié sur le lieu d’un antique ermitage, en forêt, entre deux lacs.

On quitte la Pologne pour la Lituanie et on s’installe, le soir, à Vilnius (alias Wilno) chez les frères de St Jean qui disposent de l’ancien couvent des Trinitaires. On y célèbre la messe dans la simple et charmante chapelle d’hiver des frères.

Lundi 13 octobre : Visite, le matin, de la vieille ville, et l’après-midi, du Parlement, d’une maison où a habité Ste Faustine Kowalska, et pour terminer, d’un cimetière où les tombes, dont certaines fort artistiques, s’éparpillent sous les arbres d’un grand parc forestier, et où reposent un certain nombre de Français, grognards de la Grande Armée, morts de faim et de froid à Vilnius pendant la retraite de Russie, dont Robert nous lut, en chemin, d’épouvantables récits.

Mardi 14 octobre : Le matin, visite de la cathédrale et de l’église St Pierre et St Paul. L’après-midi, en attendant (vainement) un couple de pèlerins qui devaient nous rejoindre et avaient raté une correspondance d’avion, on fait la connaissance d’un artiste lituanien, Vaidotas Kvasys, et on visite son exposition de gravures sur cuivre illustrant les visions de ste Faustine. On admire (plus ou moins selon les gouts) un grand tableau de lui, représentant l’Apocalypse. En fin d’après-midi, départ pour Baltriskes, hameau perdu dans la campagne du nord-est de la Lituanie, aux confins de la Lettonie et de la Biélorussie. Le soir, installation chez les frères de Tibériade.

Mercredi 15 octobre : Causerie du frère François sur la communauté de Tibériade, visite de l’église en bois et de son clocher extérieur, visite de la ferme des frères, et promenade dans la campagne. Journée de repos pour le chauffeur.

Jeudi 16 octobre : en fin de matinée, après la messe, bénédiction solennelle de l’oratoire st Jean Baptiste. Verre de l’amitié et festin partagé avec plusieurs Lituaniens.

L’après-midi, marche dans la forêt jusqu’au mémorial du massacre de 8000 juifs [Les juifs étaient jadis nombreux en Lituanie. Ils avaient même appelé Vilnius “la nouvelle Jérusalem”. Pendant leur occupation du pays, les Allemands s’employèrent à les exterminer. Nous avons récité à leur mémoire un De Profundis. Ce lieu est une sorte de petit Katyn].

Ensuite, visite de la chapelle de Stelmuze, près d’un lac et d’un chêne millénaire, et retour pour notre dernière soirée à Baltriskes.

Vendredi 17 octobre : Le matin, sanctuaire marial de Siluva. L’après-midi, visite de la colline des Croix.

Samedi 18 octobre : Retour en Pologne. On roule toute la journée en direction de Varsovie qu’on atteint le soir après un nouvel arrêt à Notre-Dame du Puits où notre chanoine célèbre la messe. On s’installe, au quartier nord de Zoliborz, dans la confortable maison Dom Amicus, tout près de l’église moderne St Stanislas Kostka. Le bienheureux Jerzy Popieluszko y fut vicaire, y soutint Solidarnosc de ses homélies enflammées, fut assassiné, et sa tombe, très vénérée, se trouve dans le jardinet adjacent.

Dimanche 19 octobre : Journée libre à Varsovie : le matin, la raconteuse se promène dans le quartier, et découvre sur un des côtés de la place Wilson, autour d’un ancien fort reconstruit à neuf et désormais lieu de loisirs, un très joli parc. De retour à la résidence, elle assiste à la télé, à la béatification de Paul VI. L’après-midi, quelques uns vont au musée Chopin, d’intérêt moyen, après avoir pris le métro place Wilson, dans la plus belle station de la ville. Oh ! ce plafond moderne vraiment superbe ! Pendant ce temps, les organisateurs et la traductrice s’occupent d’une pèlerine qui a fait une mauvaise chute… et la journée se termine par le grand concert en l’honneur du 30e anniversaire de l’assassinat de Popieluszko

Lundi 20 octobre : Le matin, visite de la vieille ville. L’après-midi, musée de l’Insurrection.

Mardi 21 octobre : Le matin, musée national. Après-midi libre.

Mercredi 22 octobre : départ pour l’aéroport et retour en France.

UN PÈLERINAGE EXCEPTIONNEL

Exceptionnel, il le fut à divers points de vue : D’abord et surtout par l’intérêt de lieux ignorés de la plupart des touristes français, visités (sauf quelques épisodes pluvieux) par un temps plus clément que de saison ; par sa longueur : deux semaines ; par l’intensité des prières qui meublaient les longs trajets en car et les arrêts dans les sanctuaires, les angélus s’enchaînant aux chapelets, les chapelets aux litanies, les litanies aux lectures et les lectures aux cantiques ; enfin par les efforts qu’il a demandés aux pèlerins.

Robert et Claudia Mestelan, qu’on ne saurait trop remercier et admirer d’avoir tout prévu et organisé, avaient recruté trois accompagnateurs : Un chauffeur, Stanislas, qui ne parlait que le polonais, mais nous a conduits sans problèmes de l’aéroport de l’arrivée à l’aéroport du départ Une charmante traductrice, Eva, professeur de français et d’italien, au chômage faute d’élèves pour apprendre ces langues. [la perte d’influence de la France en Pologne est évidente : dans les musées, les inscriptions à l’usage des étrangers sont uniquement en anglais, les voitures françaises sont quasi absentes : une Renault de loin en loin, une Peugeot rarissime, dans un flot de japonaises avec une forte minorité d’allemandes. Toutefois, dans une parfumerie de Varsovie, on pouvait acheter les champoings du Petit Marseillais, et à Baltriskes, sur la table du festin, figuraient des bouteilles de Bordeaux] À noter que nos deux accompagnateurs polonais ont participé à nos messes et à nos prières comme de véritables pèlerins. [En Lituanie comme en Pologne, républiques “laïques” mais pas à la manière française, nous étions en pays catholique.]

Enfin, un aumônier, notre fidèle chanoine Trauchessec, qui célébra notre messe quotidienne, et confessa ceux qui avaient envie de se confesser. Il est membre de l’institut de droit pontifical du Christ-Roi Souverain Prêtre qui a obtenu de Rome le privilège de ne célébrer que l’ancienne messe, de sorte que notre ordinaire fut chaque jour “extraordinaire”. [Ce privilège ne doit pas plaire à l’évêque de Vilnius :

Le 14 octobre à 7 heures du matin, dans la chapelle haute de la Porte de l’Aurore, devant l’icône de la Mère de Dieu, la plus vénérée de la ville, alors que notre cher chanoine était déjà revêtu de la chasuble, intervint le sacristain : “La messe tridentine est interdite dans ce diocèse”. Il fallut se rabattre sur la chapelle des frères de St Jean où, apparemment, elle n’est pas interdite, ni d’ailleurs à Baltriskes ni à Siluva. Le sacristain avait-il outrepassé ses fonctions ? Toujours est-il que le cardinal chargé à Rome de la commission Ecclesia Dei fut averti de cet incident].

Nous étions en tout 26 (y compris les deux qui parvinrent à nous rejoindre à Baltriskes). Donc 21 pèlerins de base, dont la moyenne d’âge devait tourner autour de 77 ans, avec une majorité d’octogénaires. Ils apprécièrent tout le long du chemin la cuisine polonaise, simple familiale, roborative, les bonnes soupes et les petits déjeuners pantagruéliques, mais il leur fallut se contenter, chez les frères de St Jean d’un confort rustique, et chez les frères de Tibériade d’un confort ascétique. Quand elle constata qu’il faudrait y coucher en dortoir sur de simples matelas de mousse de plastique posés sur le sol du grenier, la raconteuse se dit que les organisateurs étaient fous de condamner des vieillards à faire la pénible gymnastique consistant à se relever quand on est par terre. Elle se demanda si c’était en l’honneur de la Sainte Trinité qu’il faudrait passer trois nuits là où on était le plus mal, se dit que si elle avait su, elle ne serait pas venue… et puis, ma foi, tout le monde s’est accommodé de la situation et le séjour s’est bien passé. Mais, même là où le confort était normal, voire excellent, il fallait se lever tôt , monter les valises dans les escaliers quand il n’y avait pas d’ascenseur et faire de longues marches rapides dans les lieux inaccessibles au car. Les participants n’oublieront pas de sitôt leur marche jusqu’au mémorial juif sous la pluie (un de nos rares jours de pluie), dans une allée forestière complètement défoncée par les tracteurs, avec des mares, des ornières pleines d’eau, de la mousse spongieuse… C’est miracle si personne n’est tombé dans la boue ! Il y eut une chute plus tard, dans un endroit où on ne l’aurait pas imaginée : dans le couloir central de l’autocar ! Une chute grave avec fracture, hospitalisation, nécessité de rentrer en avion allongée sur une civière… Bref, les vingt qui sont rentrés en France sains et saufs étaient enchantés d’avoir beaucoup vu et appris, d’avoir prié tous ensemble en bonne amitié, et fiers d’avoir tenu le coup, mais vraiment, ils étaient à la limite de leurs forces et de leur capacité de déplacement. Ce pèlerinage exceptionnel nous a donné beaucoup à réfléchir et à méditer et les méditations des 26 devaient être 26 méditations différentes. C’est pourquoi la raconteuse (en abrégé LaR), qui ne veut pas imposer aux autres sa propre vision des choses, prendra soin, quand elle passera du simple énoncé des faits au commentaire, de le signaler en précisant “LaR se dit que…” ou autre formule analogue.

POLOGNE ET LITUANIE

Deux pays tard christianisés. La Pologne, pas avant le Xe siècle. Quant à la Lituanie, elle était encore païenne en 1386 quand son grand duc Jagellon se fit baptiser en épousant la reine Hedwige de Pologne. Alors que le grand voisin russe optait pour Constantinople, la Pologne, et à sa suite la Lituanie, optèrent pour Rome. Il paraît que tout un folklore païen subsiste en Lituanie, et même en Pologne on trouve sur la grand place de la vieille ville de Varsovie un objet bien étrange : une fontaine surmontée de la statue d’une sirène qui, d’une main bran-dit une épée et de l’autre tient un bouclier. Cette créature née dans la Baltique aurait remonté la Vistule jusqu’à Varsovie dont elle se serait proclamée la protectrice… LaR la rapproche d’autres ondines nordiques, sœurs lointaines de celles de l’Odyssée, la Petite Sirène d’Andersen dont la statue orne le port de Copenhague, et la Lorelei qui, par son chant, attire au fond du Rhin les imprudents qui l’écoutent. Un poème de Mickiewicz, le Victor Hugo polonais, sur un thème analogue a inspiré la 3e ballade de Chopin. Et la Lituanie serait passée d’un catholicisme encore tout jeune au calvinisme si, en 1610, au village de Siluva, la Mère de Dieu en personne n’avait pas redressé la situation en apparaissant – chose unique dans les annales – à un Protestant, auquel elle exprima ses regrets de constater que dans ce lieu où naguère le corps et le sang de son fils étaient honorés y étaient désormais méprisés. Cette apparition fit grand bruit, ramena les Lituaniens à la vraie foi, et Siluva devint un lieu de pèlerinage. Une grande esplanade destinée aux processions sépare l’ancienne église en briques, richement décorée à l’intérieur, d’une chapelle moderne hypersulpicienne où nous pûmes communier à côté du rocher où Notre-Dame posa ses pieds. Toujours est-il qu’une fois implanté, le catholicisme prospéra et qu’aujourd’hui encore, malgré, dit-on, la concurrence de quelques sectes, ces deux pays sont peut-être, en Europe, ceux où il est le plus vivant. Certaines belles églises modernes, comme cette Sainte Barbara de Gdansk, aux vitraux remarquables, où nous eûmes la messe, ne sont pas indignes des églises anciennes aux retables dorés, qui se partagent entre le gothique flamboyant aux voûtes en étoile, et le baroque, avec foison de décorations en stuc. L’église St Pierre et St Paul de Vilnius ne compterait pas moins de deux mille statues ! Plus modeste, mais plus touchante, la petite chapelle de Stelmuze, du XVIIIe s., tout en bois, entièrement chevillée, sans un clou, possède, à l’intérieur, une décoration en stuc d’une beauté stupéfiante. On nous a signalé comme une curiosité, dans le voisinage, l’existence d’un village orthodoxe de “vieux croyants”, ces “intégristes” qui ont résisté aux réformes de Pierre le Grand et dont quelques uns – leurs descendants en sont la preuve – ont survécu au drame mis en musique par Moussorgsky dans la Kovantchina. La Pologne n’est pas “riche” selon les critères occidentaux. Disons qu’elle est un peu plus pauvre que la France, du moins apparemment et pour le moment. Le zloty vaut un quart d’euro et les prix sont favorables aux Français. Les chômeurs sont nombreux et ne reçoivent une aide, inférieure au smic polonais, que pendant un an. Il se peut que ce soit la faiblesse des aides et allocations qui ait préservé l’homogénéité de la population, dans laquelle on ne remarque pas de “diversité” comparable à celle que la France accueille si généreusement. La guide qui nous a parlé, aux chantiers de Gdansk, déplorait la “fuite des cerveaux” et l’exil en Amérique de trop de jeunes Polonais diplômés. Varsovie, qui est une ville très étendue, n’a encore qu’une seule ligne de métro. Le nord du pays manque un peu d’autoroutes. Partis de Malbork pour Gdansk, nous fumes bloqués par un accident, pendant une bonne demi-heure, devant un paysage marécageux parfaitement plat où un méandre de rivière simulait un lac. Des cygnes s’y ébattaient. Une demi-heure à rêver au “Lac des Cygnes” ! Ceci dit, LaR, qui a connu la Pologne en 1981, aux jours glorieux de Solidarnosc, est en admiration devant la vigueur avec laquelle les Polonais ont redressé leur pays et ont sauvé leur patrimoine architectural en restaurant à l’identique les monuments historiques bombardés, en reconstituant leurs vieilles villes et en faisant de Varsovie en ruines, une grande capitale occidentale, La Pologne est riche par rapport à la Lituanie, qui n’a guère comme ressources naturelles que l’ambre de la Baltique

et le lin, et qui a eu encore davantage à souffrir de la guerre et de la période soviétique. Alors que la Pologne n’était qu’une nation satellite de l’URSS, la Lituanie y avait été entièrement intégrée de force et n’est devenue indépendante qu’en 1991. Les Soviétiques avaient déporté en Sibérie un tiers (oui, un tiers !) de sa population, soit environ un million de personnes. Il semble que le projet de remplacer ce tiers par des Russes n’ait pas abouti. Nous n’avons pas entendu parler de problème de russophonie, comme en Ukraine, dans ce pays dont les natifs parlent une langue indo-européenne non slave, très archaïque, sans aucune parenté, sinon très lointaine, avec le polonais ni le russe. Quand on entre dans Vilnius on a l’impression d’une de ces capitales d’Europe de l’Est (Roumanie, Bulgarie) qui ont du mal à se remettre du communisme. La vieille ville aux multiples clochers et le centre ville ont été bien restaurés, mais il reste beaucoup à faire et l’argent manque.

Le couvent où résident les frères de St Jean a une grande église du XVIIe s. avec une haute coupole qui aurait bien besoin de ravalement. Ils n’ont pas le premier litas des millions que cela couterait. La visite du Parlement de Vilnius fut très intéressante, moins par le bâtiment lui-même que par la personnalité de nos guides. Le premier, dans un français savoureux, et avec une pointe d’humour nous dépeignit la vie politique lituanienne comme une alternance pendulaire entre la droite et la gauche, avec un gouvernement féminin, la présidence et les principaux ministères étant occupés par des dames. Notre deuxième guide était précisément une dame, députée, dont les Mestelan avaient fait la connaissance à Rome. Ses préoccupations étaient les mêmes que les nôtres en matière de bioéthique (avortement, euthanasie, mariage gay etc.). Ajoutons que selon les frères de Tibériade, les Lituaniens sont proches des Ukrainiens occidentaux et hostiles à Poutine. Il faut dire que la Lituanie est membre de l’Union européenne depuis le 1er mai 2004, fait partie de l’Espace Schengen depuis le 21 décembre 2007 et ambitionne de passer à l’euro. La pauvre ! Tout au long de ce voyage, la réflexion de LaR s’est souvent portée sur la notion d’identité : identité des individus (“Moi”, qui suis un autre que “Toi”, tantôt mon “ami“, tantôt mon “ennemi”, toujours mon “prochain” que notre sainte religion m’oblige à “aimer comme moi-même”), les identités des familles, des groupes sociaux, des “nations”, tenues pour “patries”, qu’elles aient ou non statut d’ “États”. L’identité est une chose si fondamentale dans le psychisme humain qu’elle est inscrite dans notre système des pronoms personnels. Le locuteur qui dit “Nous” affirme qu’il fait partie d’un groupe homogène distinct du groupe auquel il dit “Vous”. Il y a “les uns” et “les autres.“ Or nous voilà en présence de deux pays sans frontières naturelles. La Lituanie, ce petit pays qui compte aujourd’hui 3 millions d’habitants, a fait partie pendant des siècles du royaume de Pologne depuis le jour du 18 février 1386 où la reine Hedwige épousa le grand duc Jagellon. Dans la cathédrale froidement classique de Vilnius, une belle chapelle baroque conserve les grandes statues en argent des rois et des reines polono-lituaniens. Eh bien, dès que la chose lui a été possible (rarement dans l’histoire, il faut le dire), la Lituanie a choisi d’être indépendante. Les Lituaniens entretiennent avec les Polonais des relations de bon voisinage, mais ils ne sont pas des Polonais. Et les Polonais eux-mêmes, dont le pays a été trois fois partagé entre la Prusse (protestante et germanophone), la Russie (orthodoxe et russophone), et l’Autriche (catholique et germanophone) ? Une amie polonaise de LaR lui a affirmé que la partie de la Pologne sous domination autrichienne n’a pas été malheureuse, bien au contraire. Et pourtant, se sont-ils laissé assimiler ? Non ! Ils ont résisté, ils sont restés polonais. Comment ont-ils fait ? Les deux points d’appui principaux de la résistance sont évidemment la langue et la religion, auxquelles s’ajoute le souvenir de quelques glorieux évènements historiques devenus plus ou moins mythiques. Napoléon, grand chambouleur des identités européennes, occupe Vilnius pendant 19 jours en 1812. Il y est accueilli en libérateur et y recrute 13 régiments lituaniens à intégrer à la “grande armée” partie à la conquête de Moscou. Il est moins fier au retour. C’est un rêve d’unité européenne qui s’écroule. Ce ne sera peut-être pas le seul. De même que les Terrestres, n’en déplaise aux mondialistes, ne pourraient dire “Nous” d’une seule voix que par opposition à des Martiens (mais les Martiens n’existent pas), de même les Européens, unis dans leur diversité, ne pourraient dire d’une seule voix “Nous” au reste du monde, qu’en se montrant fiers de leurs “racines chrétiennes” et de tout ce qu’ils ont pu offrir à ce reste du monde en matière d’arts, de science, d’inventions, et de bonnes mœurs, justement grâce à leur civilisation chrétienne. Ce n’est pas précisément l’idéologie de l’Union Européenne. Combien de temps cette idéologie nous sera-t-elle imposée ?

WESTERPLATTE

La guerre peut être considérée comme une pathologie des identités. Un “Nous” dynamique et conquérant attaque un “Vous autres” qu’il considère inférieur à quelque point de vue et qui, à son tour, devient un “Nous” qui se défend plus ou moins héroïquement contre le “Vous” de son injuste agresseur. Le “Nous” de Hitler, extrêmement dynamique et conquérant, décida d’en finir avec une stupidité du traité de Versailles, le “corridor de Dantzig (alias Gdansk)”, seul accès à la mer Baltique laissé à la Pologne, qui séparait la Prusse-Orientale du reste de l’Allemagne, et d’en profiter pour annexer l’ensemble du territoire polonais. Dantzig était alors une “ville libre” placée sous la protection de la Société des Nations. Toutefois, depuis 1924, la Pologne avait le droit d’y avoir “un dépôt de munitions protégé" qui se trouvait à Westerplatte, une petite presqu’ile boisée qui contrôle l’accès du chenal menant au port. Hitler avait déjà annexé, sans réaction significative des alliés, la Ruhr, l’Autriche, et la Tchécoslovaquie. Il pensait qu’il en serait de même cette fois encore. De toute façon, si réaction il y avait, il était prêt à la guerre. La réaction eut lieu, et le vendredi 1er septembre 1939, la seconde guerre mondiale commença.

La garnison de Westerplatte comprenait 180 soldats. Elle était commandée par le major Sucharski qui la renforça en creusant des abris souterrains et sept tranchées à des endroits stratégiques, pour bloquer l’accès à la bande de terre la reliant au continent, tous travaux faits de nuit, pour échapper à la vue d’Allemands postés sur les toits d’entrepôts des quais, qui les observaient pendant la journée. De son côté, le général allemand Eberhardt disposait de 1.500 SS répartis en 225 commandos d’élite, et le contre-amiral Kleikamp avait positionné son navire, le Schleswig-Holstein, alors en “visite de courtoisie”, de façon à pouvoir bombarder Westerplatte. Le premier assaut commença le 1er septembre lorsque des soldats allemands arrachèrent une barrière à la frontière polonaise et que, à 4 h 48 du matin, le navire de l’amiral Kleikamp ouvrit le feu. Huit minutes plus tard, les commandos allemands montaient à l’assaut en trois escouades. Les soldats polonais réussirent à arrêter leur progression. Les Allemands en difficulté firent appel à l’aviation. Le 3 septembre, 60 avions de la Luftwaffe bombardèrent les casemates polonaises qui abritaient les derniers stocks de nourriture. Après délibération les Polonais décidèrent néanmoins de continuer la lutte et ne hissèrent le drapeau blanc que le 7 au matin. Les prouesses du commandant Sucharski avaient retardé l’occupation allemande de la côte polonaise pour une durée courte, mais suffisante pour sauver la marine polonaise. Sucharski se rendit à Kleikamp qui lui rendit son sabre en l’honneur de son courage et les soldats allemands se mirent au garde-à-vous lorsque la garnison quitta Westerplatte et qu’ils purent hisser sur la place conquise le drapeau du Troisième Reich. Les Allemands pensaient venir à bout en douze heures de la garnison de Westerplatte. Sa longue résistance fut pour eux une considérable humiliation et pour les Polonais un de ces sujets de fierté qui permettent aux vaincus de garder le moral et de ne pas se sentir humiliés. Les pertes en hommes étaient beaucoup plus importantes du côté allemand que du côté polonais. Un monument aux morts fut érigé. Notre deuxième matinée à Gdansk fut consacrée à aller leur rendre hommage.

SOLIDARNOSC ET LE BIENHEUREUX JERZY POPIÉLUSZKO

Comment la Pologne, trois fois partagée entre ses puissants voisins depuis 1772, et qui n’a retrouvé son indépendance qu’en 1918, a-t-elle réussi à sauvegarder son identité nationale, religieuse et linguistique ? Elle s’est rassemblée autour de l’Église catholique, et s’est livrée périodiquement, surtout à l’égard de la Russie, à des insurrections dont les résultats furent toujours décevants, à l’exception de celle qui a abouti à la reconnaissance de Solidarnosc. Après l’insurrection de Kosciuszko en 1794, celle du royaume de Pologne en 1830-1831, après le soulèvement de Cracovie en 1846, l’insurrection de 1861-1864 a pour résultat une dure répression et une tentative de russification complète de la Pologne sous domination russe. Et plus près de nous, suite au partage du monde à Yalta, on recommence, contre une Russie qui n’est plus celle des Tsars, mais des Soviets… Dès juin 1956, à Poznan, des émeutes où les ouvriers crient “Nous voulons du pain” ! éclatent et prennent une telle ampleur que des généraux russes sont envoyés diriger quelques régiments de l’armée polonaise pour les réprimer. Des morts et des arrestations en grand nombre ! Solidarnosc n’oublie pas cette première insurrection et l’une de ses premières initiatives, après les accords de Gdansk, est de lui faire édifier un monument commémoratif. Bien que réprimées, les insurrections polonaises eurent au moins l’efficacité de “barouds d’honneur”, ces combats qu’on sait ou qu’on présume perdus d’avance, mais qu’on livre néanmoins, afin de pouvoir résister à l’humiliation et ne pas tomber dans le désespoir. Les acteurs de ces glorieuses défaites deviennent des héros nationaux dont on vénère la mémoire et qui servent d’exemple aux générations nouvelles. Le major Sucharski est incontestablement un de ces héros. Le bienheureux Jerzy Popieluszko, dont nous allons avoir à parler, en est un autre. La Pologne entretient soigneusement leur mémoire. Juste avant de quitter Varsovie, à Wilanow, dans la banlieue sud, nous avons visité un “Temple de la Divine Providence” en construction, qui est destiné à servir de panthéon aux grands hommes de la Patrie et qui abrite déjà un musée Jean-Paul II. À Varsovie même, à la sortie de la vieille ville et à l’orée d’un grand parc, comme sous l’Arc de Triomphe de Paris, brule une flamme qui doit être constamment ravivée. Des soldats montent la garde auprès d’elle dans un garde-à-vous impeccable et une immobilité de statue. Mais, sur le monument qui la protège, ce n’est pas depuis 1789, mais depuis 966, date du baptême du premier roi de Pologne, que sont mentionnées les principales batailles de l’histoire polonaise. Parmi les grands hommes de la Pologne, il en est un auquel nous avons adressé une petite prière d’actions de grâces, devant son monument, sur le boulevard qui entoure la vieille ville de Varsovie : le roi Jean Sobieski qui, le 12 septembre 1683, délivra Vienne assiégée par les Turcs. Tout apprenti pianiste qui joue la “Marche turque”, tout spectateur de l’“Enlèvement au Sérail” devrait faire de même. Imagine-t-on Mozart sous le joug islamique, sans parler de tout ce que la Vienne du XVIIIe et du XIXe s. a apporté au monde ? LaR pense qu’actuellement, la principale différence entre les Français et les Polonais est que le politiquement correct en France consiste à se repentir des “heures les plus sombres de notre histoire”, alors qu’en Pologne il consiste à s’enorgueillir de Solidarnosc et de l’insurrection de Varsovie, ce qui est incontestablement plus tonique. Donc à Gdansk, l’après-midi du 10 octobre, à proximité des “chantiers navals”, nous sommes debout devant un haut monument érigé à la mémoire des victimes de l’insurrection de 1970, dite “émeutes de la Baltique”, et d’un mur où figurent des noms, des photos, des images. Notre guide francophone, une dame d’un certain âge, qui a vécu ces évènements, les raconte avec émotion. Quoique ces émeutes ne se limitent pas à Gdansk et touchent les autres villes côtières, les ouvriers des chantiers dont le nombre s’est élevé jusqu’à 100.000 à l’époque soviétique, y jouèrent un rôle important. [Les chantiers de Gdansk, fondés à l’époque de l’occupation prussienne, n’ont jamais construit que des bateaux de guerre, d’abord pour les Prussiens, puis pour les Nazis, enfin pour les soviétiques. LaR se proposait de les comparer aux chantiers de Saint Nazaire qu’elle connaît bien, afin de comprendre pourquoi Poutine avait commandé ses navires Mistral à Saint Nazaire plutôt qu’à Gdansk. La réponse est simple ! Il a choisi la technologie française, et Dieu fasse que la France ne les refuse pas à leur destinataire. Les chantiers de Gdansk, depuis la chute du communisme, ne construisent pratiquement plus rien, se limitant au contrôle des navires et à la réparation de ceux qui sont endommagés. Une des causes du développement du chômage…] Comme en 1956, les revendications des émeutiers de 70 étaient plus économiques que politiques. Le système des prix alimentaires fixés à un niveau artificiellement bas aboutissait à la stagnation de l’agriculture, d’où la nécessité de recourir à des importations couteuses, de sorte que le gouvernement dut finir par augmenter massivement les prix de produits alimentaires essentiels. Par une étonnante erreur de jugement, il en fit l’annonce en décembre 70, en pleine préparation du réveillon de Noël. Devant l’extension des émeutes, il mobilisa cinq mille membres de brigades de police spéciales et vingt-sept mille soldats équipés de chars lourds et de mitrailleuses. Plus de mille personnes furent blessées, au moins quarante tuées (le nombre exact de victimes restant inconnu) et trois mille furent arrêtées. Toutes les victimes furent enterrées de nuit, en présence seulement de leur famille proche, afin d’éviter l’extension des émeutes. Dix ans plus tard Lech Walesa, un simple électricien des Chantiers, tira des leçons de cette expérience quand il prit la tête, en juillet 1980, d’une vague de grèves démarrée, une fois encore, à la suite de l’augmentation des prix alimentaires, et par le licenciement d’une militante. Et pour une fois, le succès fut au bout de l’action ! Il faut dire que l’élection, deux ans auparavant, d’un pape polonais, et son célèbre “N’ayez pas peur !” avait été un formidable encouragement pour le peuple opprimé, et aussi que le vieux Brejnev n’avait pas la poigne de Staline. Lech sut convaincre les grévistes de garder leur calme : “Il ne doit pas y avoir de revendications qui inciteraient le gouvernement à utiliser la violence ou qui mène-raient à son effondrement. Nous devons leur laisser des portes de secours. Nous avons besoin de revendications économiques et politiques négociables.” Les grévistes demandent à l’archevêque de Varsovie un prêtre qui puisse célébrer la messe pour eux, et c’est un jeune vicaire de la paroisse saint Stanislas Kostka, âgé de 34 ans, inspiré de la spiritualité de Maximilien Kolbe et ami de Lech Wałęsa, Jerzy Popiełuszko, qui est choisi et qui devient leur aumônier. Les négociations menées avec le pouvoir sur un programme en 21 points à tendance autogestionnaire sont publiques, enregistrées par les délégués d’entreprises, et permettent aux travailleurs d’affiner les mandats de leurs délégués, d’en changer si nécessaire. Elles aboutissent enfin, le 31 août 1980, à l’issue de 14 jours de grève au chantier naval Lénine de Gdansk : le vice-Premier ministre Mieczyslaw Jagielski cosigne avec Lech Wałęsa, devant l’assemblée générale des délégués des entreprises en grève dans la région, un accord qui ouvre la voie à la constitution d’un syndicat indépendant auquel on donne le nom de Solidarnosc, en français Solidarité, qui ne tarde pas à devenir une fédération de syndicats. C’est un événement sans précédent, non seulement en Pologne, mais dans tous les pays du Pacte de Varsovie. Cela signifie une cassure dans la ligne dure du Parti qui avait auparavant provoqué un bain de sang pour réprimer un autre mouvement de protestation. Le syndicat issu de cette lutte bénéficie tout de suite du parrainage de l’Église et les adhésions affluent : le nombre total de membres atteint 10 millions, soit un tiers de la population totale de la Pologne ou plus de trois fois le nombre de membres du parti communiste. Le premier congrès de solidarité, en septembre 1981, précédé d’une messe durant laquelle tous les délégués prient à genoux, est un événement international, couvert par les médias du monde entier. Naturellement, Lech Wałęsa est reçu officiellement en audience par Jean-Paul II au Vatican. Et voilà que le 13 décembre 81, aux ordres de l’Union des républiques socialistes soviétiques, le gouvernement polonais, en la personne de son chef, le général Jaruzelski, proclame l’état de siège : toutes les réunions sont interdites, à l’exception des messes. Dans la nuit du 13 au 14, Walesa, avec toute la direction de Solidarité, est arrêté par la police et le syndicat est "suspendu" par décret, avant d’être interdit quelques mois plus tard. Soutenu par le clergé catholique et la CIA, le syndicat interdit maintint cependant une activité clandestine jusque en 1989, année de la chute du mur de Berlin. Il fut alors de nouveau autorisé et put présenter des candidats aux élections. C’est pendant cette période que Lech Walesa, sorti de prison au bout d’un an, obtint en 1983 le Prix Nobel de la Paix, et que le P. Popieluszko donna la mesure de sa charité, de son courage et de son engagement. Non seulement il aide les personnes recherchées et leurs familles, mais chaque mois, dans sa paroisse, il célèbre des "Messes pour la Patrie" au cours desquelles il prononce de vibrants sermons condamnant le régime en place, régulièrement diffusés par la radio américaine “Radio Free Europe”. Ils parviennent jusqu’au Pape Jean-Paul II qui lui envoie un chapelet pour lui manifester son soutien. Ces messes attirent des milliers de fidèles. Elles débouchent parfois sur des échauffourées car les policiers en civil qui les quadrillent n’hésitent pas à jouer les provocateurs, dans le but de le museler ou de le faire tomber. Ce prédicateur trop écouté échappe à plusieurs attentats jusqu’au jour du 19 octobre où il est enlevé par la police. Son corps portant des marques de torture est retrouvé cinq jours plus tard, pieds et poings liés et lesté de pierres, dans l’eau de la Vistule. Il a été béatifié au titre de martyr le 6 juin 2010 et un miracle qui lui est attribué, survenu en 2012 dans la ville française de Créteil, ouvre la voie à sa canonisation.

Revenons à Gdansk le 10 octobre 2014. Notre petite troupe, après s’être instruite des émeutes de 70, pénètre dans le modeste bâtiment de briques où fut signé le 31 aout 80, l’accord de Gdansk, et y étudie une série d’intéressantes grandes photos relatives aux évènements ci-dessus relatés. Jusque là, pense LaR, tout est bien, normal, intéressant et même émouvant. Mais voilà qu’il lui faut ensuite pénétrer dans un énorme machin d’une laideur exceptionnelle, baptisé “Centre Européen de la Solidarité”, donc financé par l’Union européenne, qui met en scène sur plusieurs étages, ces évènements fondateurs de la Pologne moderne et démocratique. Les messes et le personnage de Popiełuszko, sont occultés. Les enfants des écoles y défilent en groupes serrés. Bref, l’exemple même, selon l’expression de Péguy, de la dégradation de la mystique en politique. Heureusement la mystique n’est pas morte. Transportons-nous à Varsovie, où nous nous trouvons providentiellement le dimanche 19 octobre 2014, précisément le jour du 30e anniversaire de l’assassinat de Popieluszko. Grand Dieu ! Quelle cérémonie inimaginable en France ! Nous sommes bien placés pour y assister, notre résidence donnant sur le parvis de l’église qui ne désemplit pas de toute la journée. Dès le matin les marchands de lampes, de fleurs, de littérature religieuse, d’objets de piété, plantent leurs stands autour de l’esplanade débarrassée de ses voitures, la tombe du bienheureux se couvre de fleurs et c’est le Premier ministre en personne qui dépose la première gerbe. Les gens s’agenouillent spontanément sur le ciment, le soir une garde d’honneur s’installe : deux soldats au garde-à-vous impeccable. Quand nous revenons du musée Chopin, vers 18h, il faut jouer des coudes à travers la foule pour atteindre l’esplanade et attraper quelque chose du concert diffusé sur écran géant, qui est plutôt une suite de témoignages en langue polonaise entrecoupée de chants. Dans la nuit, au pied de la tombe, les lampes rouges forment un véritable tapis. LaR est ébaubie de tant de ferveur populaire et il lui vient tout d’un coup une petite idée : L’assassinat de Popieluszko est un crime d’État, ça ne fait pas de doute, et Jaruzelski devait bien être au courant, à supposer même qu’il n’en ait pas personnellement donné l’ordre. C’est entendu, Jaruzelski, collabo du communisme, est un affreux. Mais enfin, est-il complètement incorrect, en Pologne d’examiner les raisons pour lesquelles il a pris une décision tellement impopulaire, et d’en dire au moins un petit peu de bien ? Est-ce aussi interdit que de dire du bien de Pétain, “collabo du nazisme”, en France ? Après tout il valait peut-être mieux organiser entre Polonais la répression d’un mouvement qui déplaisait énormément au voisin soviétique, encore puissant,,que de risquer qu’il soit réprimé beaucoup plus brutalement encore par l’Armée Rouge, comme à Budapest en 1954… Et Popieluszko aurait-il été moins saint s’il avait crié moins fort ?

LE MUSÉE DE L’INSURRECTION DE VARSOVIE (AOUT 1944)

Encore une insurrection ! Mais bien différente des précédentes. Cette fois, c’est durant la Seconde Guerre mondiale, contre l’occupation allemande, que Varsovie se soulève. Aujourd’hui encore, ce soulèvement ne fait pas l’unanimité des Polonais. A-t-il été un acte de patriotisme héroïque, malheureux, mais nécessaire ou une catastrophique erreur ? Selon Wikipédia, un sondage de 2009 témoignait que 48% seulement des habitants de la capitale le jugeaient nécessaire, et, en 2010, le président de la principale association de vétérans de l’insurrection a présenté les excuses des combattants à la population civile pour les souffrances endurées en 1944. Le musée consacré à sa glorification a été ouvert par la volonté du regretté président Lech Kaczynski le 31 juillet 2004, à l’occasion du soixantième anniversaire du soulèvement. Il présente, dans un éclairage réduit une multitude de documents et d’objets que le touriste français, ignorant de la langue polonaise, a du mal à interpréter, et un film sous-titré très intéressant, composé d’actualités filmées à l’époque par des cinéastes partisans des insurgés, qui donne une bonne idée de la vie des Varsoviens pendant l’insurrection. Mais LaR, qui n’est pas historienne, a dû longuement surfer sur internet pour replacer cet épisode dans son cadre politique. Ceux qui voudraient avoir une idée de la vie des habitants de Varsovie pendant la guerre auraient intérêt à lire le roman de Michaël o’Brien intitulé La librairie Sophia (Paris, éd. Salvator, 2010) Remontons à Septembre 1939 : Des hommes politiques polonais parviennent à quitter le pays et à constituer à Londres un gouvernement en exil qui est reconnu par les Alliés. Conformément au Pacte germano-soviétique qui avait été signé le 23 aout 1939, la Pologne est encore une fois partagée, entre les Allemands à l’Ouest et les Soviétiques à l’Est (c’est pendant l’hiver 39-40 que ceux-ci massacrent les officiers polonais à Katyn). Le 22 juin 1941, le pacte est rompu et Hitler lance ses divisions à l’attaque de l’URSS. La Pologne est dès lors entièrement occupée par les Nazis. Ils enferment les juifs de Varsovie dans le ghetto, et, considérant les slaves eux-mêmes (et pas seulement les juifs) comme des “sous-hommes”, se conduisent avec les Polonais d’une façon tellement odieuse qu’ils suscitent parmi eux une haine qui explique le soutien populaire à l’insurrection d’aout 44. Sous le nom d’“armée de l’intérieur” se constitue une résistance qui parvient à garder le contact avec le gouverne-ment en exil (comme les résistants en France, gardaient le contact avec la “France libre”). Elle a ses caches d’armes, mais cet armement est dérisoire par rapport à la puissance de feu que conserve encore la Wehrmacht en 44. L’insurrection d’août 44 ne fut pas la seule contre l’occupant allemand. Elle fut précédée de celle du ghetto de Varsovie en avril-mai 1943, complètement occultée, du moins dans ce musée. Pas un mot, pas une photo sur cette première insurrection. LaR regrette de ne pas avoir pensé à demander à la traductrice si la grande synagogue de Varsovie a été reconstruite ni s’il y a encore des juifs en Pologne. Il y eut aussi des ghettos en Lituanie où les Juifs étaient regroupés avant d’être déportés ou tués, comme dans la forêt de Baltriskes. Personne ne nous en dit rien. Il a fallu que, de retour à Paris, LaR aille au Mémorial de la Shoah, deux jours avant la fermeture de l’exposition “Regards sur les ghettos”, pour voir des photos – bouleversantes – du ghetto de Varsovie. Où en est-on pendant l’été 44 ? L’armée allemande vaincue à Stalingrad, mais encore redoutable, se replie sous la poussée de l’armée rouge. Le 22 juillet, les soviétiques, sont à Lublin, en Pologne orientale, où ils installent un Comité Provisoire de Libération Nationale pro-communiste. Les Allemands regroupent des forces importantes à Varsovie. Le gouvernement en exil souhaite que l’Armée de l’Intérieur y prenne le pouvoir, donc s’empare des lieux stratégiques tenus par les Allemands, pour éviter que la Pologne ne tombe aux mains d’un gouvernement communiste. Celle-ci en prend le risque, malgré la disproportion flagrante des forces, et bien qu’elle ne puisse compter sur aucun secours de la part des alliés. Les combats commencent le 1e aout et les derniers insurgés ne capitulent que le 2 octobre. La répression fut d’une extrême sauvagerie. À Varsovie vidée de ses habitants, ce qui restait d’immeubles debout fut systématiquement détruit par les sapeurs allemands, dans le but de faire de la Pologne une nation sans passé. Staline, dont les troupes avaient atteint la Vistule, se garda bien d’intervenir, pensant que plus l’élite de la résistance se saignerait au combat, plus il serait facile d’imposer le communisme en Pologne et ce n’est que le 17 janvier 1945, que l’Armée rouge conquit une ville réduite à un champ de ruines, et qu’il fallut reconstruire. La reconstruction se fit sous l’égide du gouvernement communiste trop heureux de dissimuler ses propres crimes en insistant sur ceux des Nazis et en se posant en bienfaiteur de la République Populaire de Pologne. Staline fit même à Varsovie le cadeau d’un “Palais de la Culture et de la Science” semblable à celui de Moscou, gratte-ciel surmonté d’une flèche aigüe qui, dans la nuit varsovienne, s’éclaire de projecteurs colorés. Bien d’autres gratte-ciels, depuis, ont été construits dans la ville moderne, parmi de jolis parcs et de moroses quartiers du plus pur style HLM. La grande réussite a été la restauration de la vieille ville, avec ses monuments historiques : Le slogan officiel du régime, “La nation tout entière construit sa capitale”, fut pour une fois, véridique. Tout le monde s’y mit. Les dons affluaient de tout le pays, des volontaires déblayaient les gravats. Il fallut cependant dix ans pour faire ressurgir le centre historique de ses ruines. Cette réhabilitation minutieuse (la moindre pierre identifiée retrouvait sa place originale) était une première mondiale. Les architectes s’inspirèrent notamment des tableaux de Bernardo Bellotto dit Canaletto, neveu et élève du grand Canaletto de Venise, qui séjourna et mourut à Varsovie ; ils innovèrent aussi, en réalisant par exemple des motifs d’inspiration renaissance, mais de style contemporain. Cet effort fut reconnu par l’Unesco. La Vieille Ville, ressuscitée fut inscrite au patrimoine mondial de l’humanité en 1979. Et elle le mérite bien ! Une merveille ! Dans une antique cathédrale toute neuve, éclairée d’admirables vitraux, nous avons prié pour la béatification du Cardinal Wyszynski qui a eu à souffrir du communisme et qui a fait beaucoup pour que la Pologne conserve pendant cette période la liberté d’être catholique .

LES CHEVALIERS TEUTONIQUES À MALBORK ET À GDANSK

Ces chevaliers que les Français – et encore s’ils sont cinéphiles - ne connaissent guère que par le célèbre film d’ Eisenstein Alexandre Nevski, qui met en scène, sur une musique de Prokofiev, leur défaite de 1242 sur le lac Peïpous gelé. Pourquoi sont-ils appelés “teutoniques” ? Tout simplement parce que lorsque ils arrivèrent en Terre Sainte en 1190, au début de la troisième croisade, au moment où St Jean d’Acre est disputé aux musulmans, leur langue n’était pas ce français mâtiné d’italien que parlaient les premiers croisés. Ils parlaient deutsch ce qui sonnait /teut/ à des oreilles méridionales. Or le mot natio, qui désigne un groupe humain en latin médiéval se réfère uniquement à la langue. Donc, tout naturellement, les scribes de l’époque accolèrent à la base /teut/ le suffixe latin –o, -onis. Ces nouveaux venus étaient donc des “teutons” en français moderne, des “germanophones”. Et quand on eut besoin d’un adjectif dérivé, le suffixe -ique s’imposa. D’abord simples pèlerins, ils commencèrent par créer un hôpital, pour soigner leurs compatriotes malades ou blessés, et comme il fallait bien en assurer la sécurité, ces moines-infirmiers se firent également moines-soldats. D’autres ordres du même genre (chevaliers de St Jean de Jérusalem, aujourd’hui ordre de Malte, fondés dès le XIe s., Templiers, fondés en 1129) existaient déjà sur place et se développèrent aussi ailleurs en terre chrétienne. Reconnus par le Pape, soutenus par des princes allemands, les Teutonici Milites deviennent un “ordre souverain”, dont le Grand Maître a le rang de chef d’État. En 1226, Conrad, duc de Mazovie, qui avait des problèmes avec ses voisins prussiens encore païens, les appelle à l’aide. Ils accourent, massacrent efficacement les Prussiens, et, en remerciement, Conrad leur donne ce qu’on appelait alors la Livonie, dans les pays baltes. C’était une position de repli qui leur fut fort utile quand les croisés durent abandonner la Terre Sainte. Ils rencontrèrent dans leurs nouvelles possessions un autre ordre militaire voué à la christianisation de la région, les “chevaliers porte-glaive” qui, loin de les combattre, fusionnèrent avec eux.

Au commencement des années 1280, ils commencent la construction dans cette région d’un formidable château en briques (la pierre est rare dans la région), à la fois forteresse imprenable et résidence princière chauffée par le sol, comparable au Palais des Papes à Avignon, où le Grand-Maitre installa le quartier général de l’Ordre en 1309 et dont la visite occupa tout l’après-midi de notre 9 octobre. Ils le nommèrent Marienburg , (aujourd’hui Malbork) le “château fort de Marie”. Sa construction ne leur prit pas moins de trente ans. Fort abimé pendant la guerre, il a été très bien restauré à l’exception de la grande église, encore en attente, et d’une statue géante de la Vierge, haute de 8 mètres, complètement anéantie. Vers 1300, tous les peuples baltes, sauf les Lithuaniens, étaient sous l’autorité de l’Ordre Teutonique. En 1308, ils s’emparent de la ville de Gdansk, grand port et ville hanséatique, ce qui avait un intérêt fiscal évident et leur permit de parsemer leurs domaines de tout un réseau de forteresses. Il y a dans la vieille ville de Gdansk, elle aussi bombardée et magnifiquement restaurée, avec ses riches maisons à pignon dans le style flamand, une église Sainte Marie réputée pour être la plus grande église en briques du monde. Quoique pillée par les Russes, elle contient encore beaucoup d’œuvres d’art et une remarquable horloge astronomique. Un petit local annexe reconstitue le conseil municipal de la ville au Moyen Age : douze bourgeois de cire, en costume de l’époque, assis autour d’une lourde table, ce qui permet d’imaginer la discussion des impôts à payer aux Chevaliers, qui a dû être souvent orageuse. Cette avantageuse conquête avait, pour les Chevaliers, l’inconvénient de faire du roi de Pologne, privé de son accès à la Baltique, leur ennemi irréconciliable, et en 1410, lors de la bataille de Tannenberg-Grünwald, ils furent battus à plate couture par les Polonais unis aux Lituaniens. Aujourd’hui encore, au Musée National de Varsovie, on peut admirer un tableau d’histoire à la gloire de la Pologne, daté de 1878, qui occupe tout un panneau et représente la bataille de Tannenberg. Il est l’œuvre d’un peintre nommé Jan Matejko, par ailleurs excellent portraitiste, qui mériterait d’être mieux connu hors de Pologne. Vaincus, mais pas exterminés, les Chevaliers ! Encore retranchés dans leur château, que le roi dut leur acheter pour une somme exorbitante en lingots d’or au bout d’une “guerre de treize ans”, et qui devint résidence royale, puis caserne, aujourd’hui musée. Quant aux chevaliers survivants, le roi de Pologne en fit ses vassaux. En 1525, ils passent à la Réforme et leur territoire devient le duché protestant de “Prusse Orientale”. Dans un jardin du château, on peut voir un bien curieux monument : statue de bronze de quatre Grands Maitres aux quatre coins d’un bloc de pierre quadrangulaire. C’est la copie du socle d’une statue du Grand Frédéric élevée à Berlin en 1886, aujourd’hui détruite. Nul doute que les Prussiens qui envahirent la France en 1870 se reconnaissaient comme les descendants, au moins spirituels, des Chevaliers Teutoniques. Certains étaient restés catholiques. Ils assurèrent la survivance de l’Ordre qui a encore quelques centaines de membres, en Autriche et à Rome, mais qui est loin d’avoir gardé l’activité de l’Ordre de Malte. Cette histoire a semblé à LaR un parfait exemple de cette “dégradation de la mystique en politique” déjà évoquée à propos de Solidarnosc. Ces charitables infirmiers, ces héroïques défenseurs de la chrétienté, sont devenus des seigneurs médiévaux comme les autres, battant monnaie (un chevalier teutonique en costume bat monnaie sous les yeux des visiteurs et vend pour 6 zlotys quelques pièces bien imitées). Le Grand Maître est un grand seigneur qui vit dans des appartements décorés à fresque et peut, les jours de beau temps, jouir d’un jardin de roses. Avec une hypocrite humilité il lave les pieds des ambassadeurs avant de les introduire dans la magnifique salle de réception dont les voutes – prodige d’architecture – sont soutenues par une unique colonne centrale. Les chevaliers sous ses ordres ont certes conservé leur dure règle originelle : ils prient sept fois par jour et couchent en dortoir, habillés et chaussés, prêts à monter au créneau à la moindre alerte et à se défendre… mais contre qui ? Pas contre des Sarrasins musulmans. Contre des Polonais et des Russes chrétiens. Quant à leur essai de christianisation de la Lituanie, plutôt par l’épée que par l’exemple d’une vie humble et charitable, il ne fut guère efficace, puisque elle ne se fit qu’en 1386 par le mariage d’Hedwige et de Jagellon. À sept siècles de distance, LaR pense qu’ils auraient mieux fait de se mettre au service du Basileus et de l’aider à défendre Constantinople contre les Turcs. Mais depuis le grand schisme de 1054 et surtout depuis le pillage de Constantinople par les Croisés en 1204, c’était devenu un frère ennemi. Ainsi va la vie ! Les Grands Maitres devinrent des chefs d’État à qui “le pouvoir était donné d’en haut” comme tout “pouvoir”, qu’on l’ait pris par la force, reçu des urnes, ou acquis par héritage, selon la parole de Notre Seigneur Jésus Christ à Ponce Pilate. LaR a tendance à juger les hommes de pouvoir de jadis par les monuments dont ils ont marqué leur passage sur terre. Jugés à cette aune, les Grands Maitres Teutoniques ont été aussi bons ou, du moins, pas plus mauvais que beaucoup d’autres. Il faut reconnaître que leur château de Malbork est une merveille et celui d’Olsztyn que nous avons aperçu un soir sous le feu des projecteurs et un matin dans les lueurs de l’aube, a fière allure, lui aussi. On ne peut pas en dire autant du cadeau de l’Union Européenne à la Pologne, le “Centre Européen de la Solidarité” de Gdansk qui, heureusement, ne durera probablement pas sept siècles.

DEUX JEUNES COMMUNAUTÉS FRANCOPHONES EN LITUANIE

Depuis quelques décennies, tandis que d’anciennes congrégations ne recrutent plus, s’étiolent et que certaines meurent, d’autres naissent et se développent. Quelle différence y a-t-il entre une congrégation nouvelle et une secte ? entre un fondateur et un “gourou” ? C’est que le fondateur fait les trois vœux religieux de pauvreté, de chasteté (qui, en principe, mettent ceux qui lui font confiance, à l’abri de l’exploitation financière ou sexuelle) et d’obéissance à un évêque, en grec episcopos, ce qui signifie en français “surveillant” dont le rôle est de rappeler à l’ordre ses religieux en cas de dérives et de les défendre en cas de calomnies. Les communautés nouvelles avec lesquelles nous avons été en contact pendant notre voyage sont “de droit diocésain”. Celle de St Jean qui nous accueillit à Vilnius, se rattache au diocèse d’Autun, celle de Tibériade, qui nous accueillit à Baltriskes, à celui de Namur. D’autres, dites “de droit pontifical”, sont rattachées directement à Rome. On peut penser que si l’une comme l’autre ont fondé des maisons en Lituanie, c’est à la suite d’occasions, de propositions qui leur ont été faites d’un local à habiter, avec une population en attente : A Vilnius c’était un couvent du XVIIe siècle à restaurer. Pour Baltriskes, paroisse de campagne en déshérence, avec une assez grande église en bois, ornée d’une belle icône de la Vierge, habillée d’argent, et un vieux presbytère dans le genre “isba russe”, il faut remonter au monastère belge de Chevetogne en lien avec les églises des pays de l’Est. Le frère Joseph y fit des rencontres qui le conduisirent à participer à un camp organisé par Vytautas Toleikis, un professeur de Vilnius. Et c’est ainsi que, le 11 novembre 1991, l’année même où la Lituanie devient indépendante, alors qu’en Belgique, la fraternité croissait difficilement, les frères Joseph (aujourd’hui au Congo), Marc et Benoît prennent le départ pour Baltriskes et posent les premiers jalons de la future fondation ! Les frères des deux communautés envoyés en Lituanie ont dû, pour leur apostolat, apprendre la langue lituanienne, ce qui n’est pas chose facile. Apparemment, ils se font comprendre sans problème. Les frères de St Jean, dits “petits gris” à cause de la couleur de leur habit, qui nous ont accueillis à Vilnius les 13 et 14 octobre, ont été fondés en 1975 par le père dominicain Marie-Dominique Philippe (1912-2006) à la demande d’un groupe de cinq étudiants de l’université de Fribourg dont il était le père spirituel. Il est docteur en théologie et diplômé des Hautes Études. Ses trois références sont Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Jean. Il enseigne et donne des conférences un peu partout. C’est un intellectuel, qui imposera à ses novices sept ans d’une solide formation. Hostile au courant moderniste, il encourage les débuts de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, mais s’en détache lorsque Mgr Lefebvre refuse d’appliquer le Novus Ordo Missae de Paul VI. Dès 1974 il est l’ami de Karol Wojtila, et Jean Paul II le soutiendra pendant tout son pontificat. La fondation se fait avec les encouragements de Marthe Robin, et la communauté connaît pendant une vingtaine d’an-nées une phase de grande expansion et doit compter aujourd’hui un bon millier de membres : Elle installe de nombreux “prieurés” en France et à l’étranger, là où, souvent, ce sont les évêques qui lui demandent de venir. Au cours du temps, se créent deux branches féminines (apostolique et contemplative). Aux trois communautés se joignent des laïcs, les “oblats de Saint-Jean”, l’ensemble formant dans l’Église, la “Famille Saint-Jean” qui essaye de vivre chaque jour à la suite du “disciple que Jésus aimait”, avec une grande dévotion à la Vierge Marie, fondée sur la parole du Christ en Croix à saint Jean : « Ecce mater tua », c’est-à-dire « Voici ta Mère ».

Le frère qui nous a accueilli, à l’origine kinésithérapeute, nous a raconté sa vocation et nous a parlé des activités de sa communauté auprès des jeunes défavorisés et de leurs familles. Bien différente est la petite fraternité de Tibériade fondée en Belgique en 1979, de tendance franciscaine et écologique, qui ne compte encore en 2014 qu’une trentaine de frères et treize sœurs, mais qui a des maisons non seulement en Lituanie mais aussi au Congo, et aux Philippines. Ces moines sont des “moineaux” qui prennent leur vol pour aller évangéliser en tout lieu. En Lituanie, ils sont quatre dont un prêtre, Michel. Le frère François nous a fait une causerie sur son histoire et Wikipédia aide laR à compléter ses notes. Depuis 1968, un laïc, qui allait devenir le frère Marc, vivait sur la commune de Lavaux Sainte Anne, dans une sorte d’ermitage en forêt d’Ardenne, où beaucoup de jeunes le visitaient. Il caressait l’idée de se marier, lorsqu’une nuit de Pâques, au monastère de Chevetogne, une décision s’impose à lui : Non, il ne se mariera pas, et il offrira au diocèse ce “lieu de passage” pour donner vie à une petite fraternité vivant dans l’unité, la prière et l’humilité. Accepté par l’évêque de Namur, il prononce ses vœux monastiques en 1979 et sera ordonné prêtre dix ans plus tard en 1989. Les débuts sont difficiles, ses premiers compagnons l’abandonnent et il reste seul jusqu’à l’arrivée d’un charpentier nommé Joseph qui offre de l’aider bénévole-ment à construire une chapelle, et qui devient, en 1985, le “frère Joseph”, peu à peu rejoint par quelques autres. Pourquoi “Tibériade” ? Pourquoi un autel en forme de navire ? Le récit de la marche de Pierre sur les eaux a guidé le frère Marc dans le choix de ce nom : “Pour moi, suivre le Christ est un appel à marcher dans la foi. Bien souvent, j’avale quelques tasses d’eau bien salées, mais sans cesse, le Christ ressuscité me tire des profondeurs de la mer. En méditant l’Evangile, j’ai perçu combien ce lac et ses rives étaient riches de la présence de Jésus : réponse des premiers disciples à son appel, témoignage de confiance de Jésus qui dort dans la barque malgré la tempête et qui répond à la détresse de ses frères”. Il a tenu à ce que, par l’étude, ses frères reçoivent une formation solide et spirituelle pour devenir des moines-apôtres « tout terrain », dont certains pourraient devenir prêtres selon l’appel et les besoins de la mission, ce qui fut le cas de notre frère Michel. Ceux que nous avons connus à Baltriskes y ont beaucoup travaillé de leurs mains, dans une grande pauvreté, restaurant l’église, modernisant le vieux presbytère, l’agrandissant pour pouvoir y recevoir des groupes. Au clocher séparé de l’église, un beau travail de restauration fut accompli par de jeunes ouvriers éduqués à la charpente par les frères de Saint Jean (heureuse coopération des deux communautés !). Ceux de Tibériade essaient de vivre en autarcie :

Ils habitent, à peu de distance du presbytère, une ferme qui est un ancien kolkhoze, et se livrent aux joies du jardinage, dans un grand potager que nous avons admiré en compagnie du frère Séraphin, et aux joies de l’élevage de quelques animaux comestibles (volailles et moutons). Ils élèvent aussi deux animaux non comestibles, des ânes qu’ils promènent le long des routes et qui leur sont fort utiles pour susciter la curiosité et engager de fructueuses conversations, notamment avec les enfants. Ils partent aussi en stop, parfois en ski de fond, visitent les familles, se laissant guider par la main de Dieu, qui leur réserve des rencontres parfois bien surprenantes, tout cela, bien sûr, entrecoupé de temps de prière et de lecture spirituelles. Ils ne vendent rien et beaucoup de gens les aident bénévolement. Ils ont leurs saints préférés, saint François, bien sûr, avec son amour des animaux et de la nature, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et sa “petite voie”, mais aussi un jeune bienheureux italien, Pier Giorgio Frassati, et des moines d’Orient, Saint Séraphin de Sarov et saint Silouane. Il faut reconnaître qu’ils ont été efficaces. À Complies à 21 heures, un jour de semaine, on trouve dans leur église, combien ? trente ? quarante personnes ? venues des villages voisins à cette heure tardive, en pleine nuit, la plupart en voiture, certains en vélo, pour prier avec eux dans le plus grand recueillement. Combien, donc, à la messe du dimanche ? Ils s’occupent, bien sûr des jeunes et des familles, leur proposent des week-ends, des retraites, font travailler de jeunes drogués, reçoivent les “alcooliques anonymes”, et essaient de contrebalancer l’influence de la vodka et de sectes comme les Témoins de Jéhovah. Donc, c’est à Baltriskes qu’eut lieu, le 16 octobre 2014, la bénédiction solennelle de l’oratoire implanté en ce lieu grâce à la collaboration de “la Route de l’Europe Chrétienne” et de l’artiste lituanien qui a sculpté un petit groupe du Baptême du Christ qui trône en haut d’un tronc de chêne juste équarri servant de pilier, le tout se détachant sur fond de sapins et de bouleaux. Cette bénédiction avait réuni beaucoup de monde. De l’église où notre chanoine avait soigneusement béni l’eau qui devait servir à l’aspersion, on se rendit en procession au lieu de la cérémonie. Il y eut des prières en latin, en français et en lituanien, des discours avec traduction du français en lituanien et vice versa, des chants dans les deux langues, beaucoup d’eau bénite jetée et d’encens balancé. Suivit un apéritif pour toute la petite foule présente et un repas festif dans la grande salle du presbytère, construite en 2007, où les frères avaient invité bon nombre de leurs amis du pays.

Assurément, ce n’était pas rien pour ces Lituaniens que des Français soient venus jusqu’à eux pour cette célébration fraternelle, et pour les Français, ce n’était pas rien non plus, que le spectacle édifiant, au fond de la campagne lituanienne, d’une ferveur bien rare en France. Une petite contribution à la rechristianisation de l’Europe, but de notre association ? Oui, certainement.


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